MAXIME DU CAMP
Combien elle vous eût plu, la figure originale et vivante de celui que nous appelions parfois « le pirate retraité ». Cette consécration flattait une de ses innocentes manies. C'était quelqu'un, l'homme de qui l'image et la parole se gravaient dans la mémoire, pour peu qu'on l'eût vu une fois dans son vrai cadre : cet immense atelier-bibliothèque de la rue de Rome, où sa vieillesse se rembuchait quand je le connus, il y a quelque quinze ans. La surdité n'était pas encore venue, mais déjà la sauvagerie que cette infirmité devait accroître. Ne fréquentant plus le monde, inabordable toute la semaine, il aimait réunir chaque dimanche un petit cercle de jeunes gens et d'anciens amis ; il tirait devant eux le feu d'artifice de ses souvenirs.
La vie du voyageur et du curieux était écrite dans cette haute galerie, garnie de la défroque des bazars d'Orient, encombrée d'armes et de livres bizarres, d'aquarelles et de reliques du romantisme. Vêtu de flanelles lâches, roulant de ce pas lourd et sûr que les marins contractent sur les planches, tordant d'une main sa cigarette, égrenant de l'autre le chapelet turc de grains d'ambre, le maître du logis déambulait devant la cheminée comme un vieux lion en cage. Et sa causerie se dévidait tout le jour, servie parla plus prodigieuse mémoire que j'aie ren-
contrée, marquant d'un trait vif les hommes et les choses d'autrefois, amusante, complaisante aux singularités, aux anecdotes très grasses. Elle allait des derniers cénacles romantiques aux papiers secrets delà Commune, les plus savoureux, ceux qu'il n'avait pas pu imprimer. Il se vieillissait volontiers, pour donner plus de recul à ses souvenirs et raconter plus du siècle. Il retrouvait sans une hésitation les noms de tous les convives qui s'étaient assis avec lui, tel jour de 1840, à la table de tel personnage célèbre, et les mots caractéristiques de chacun d'eux.
A le voir ainsi, on se disait que l'ancien volontaire de Garibaldi s'était trompé d'époque, et qu'il eût dû vivre au temps des aventuriers fameux ; on l'imaginait écumant l'Archipel avec ce chevalier de Témericourt, crayonné par Chardin dans son Voyage en Perse, ou conquérant Madagascar avec ce Béniowsky, sur lequel Maxime Du Camp voulait écrire une étude dont il avait assemblé les matériaux. Comment ce corsaire était-il tombé dans l'encre? Vous l'avez montré, Monsieur, en examinant ses premières œuvres. Feu notre confrère Labiche — vous l'avez oublié quand vous parliez des psychologues mémorables — nous l'eût dit au besoin : les frémissements d'exotisme d'un Flaubert et d'un Du Camp, lorsqu'ils prononçaient les noms de Bagdad ou de Bénarès, ces exaltations apprises de Victor Hugo et des autres pères du romantisme, étaient d'un ordre plus luxueux sans doute, mais au fond exactement du même ordre que les enthousiasmes appris dans Joanne par M. Perrichon, lorsque cet homme paisible s'aventure à Chamonix. Quand Chateaubriand trouve le Mississipi, quand Bernardin