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CYRANO DE BERGERAC

Au lendemain de Noël 1897, il naissait, le joyeux enfant ; et tous chantaient son avènement. Enthousiasme effarant : en quelques jours, vous passiez roi de la scène, empereur, Messie, poète national, et bientôt poète mondial. Pas une discordance, pas une réserve dans l'acclamation : tout Paris avait pour Cyrano les yeux que n'eut point l'aveugle Roxane. Comment ne s'est-il pas trouvé quelqu'un pour orchestrer la fanfare des Cadets de Gascogne? Elle eût incontinent remplacé la Marseillaise dans tous les cuivres militaires et civils. Les foules se ruaient à ce théâtre où une comédie qui s'achevait en drame déchaînait un rire mouillé de pleurs. La joie contagieuse gagnait les plus moroses, et jusqu'à ces confrères qui ne rient jamais devant un succès. Les foules se livraient bonnement à vous ; elles ne gâtent point leurs plaisirs par l'analyse. Les confrères, à demi consolés d'une réussite quand leur esprit de finesse en a montré les raisons, chaussaient leurs lunettes et disséquaient : Pourquoi ce bonheur insolent? Pourquoi cette unanimité dans l'éloge?

Pourquoi? Parce que vous aviez l'ait, au matin de votre vie, les rencontres prédestinées que Bornier fit au soir de la sienne : un sujet où pouvaient

briller toutes les facettes de votre fantaisie, tous les trésors de votre sensibilité ; une époque dans le passé, des circonstances dans le présent où tout servait et portait votre talent. Ce temps de Louis XIII, vous en êtes par toutes vos prédilections ; et vous y deviez préférer ce héros baroque, modèle échappé de l'atelier de Callot, délices de Tabarin et de l'hôtel de Rambouillet, digne de vaincre à Rocroy, calamiteusement noyé dans le fleuve du Tendre. Je serais étonné, monsieur, si vous n'aviez pas lu de bonne heure, puis adopté pour toujours le livre sans pareil, celui qui égaie les enfants, attriste les hommes, venge l'idéal qu'il semble bafouer : notre bien-aimé Don Quichotte. Votre capitan lunatique finit comme a vécu le bon chevalier, en pourfendant tous les vilains fantômes. « L'avis du médecin fut qu'une mélancolie secrète le tuait... Véritablement, Alonso Quixano est guéri de sa folie, et il se meurt. » De même Cyrano. Ce que faisait pour le Cid votre grand contemporain de 1636, vous le faisiez pour Don Quichotte ; vous donniez au sublime fou de Castille une âme française, nos couleurs, nos humeurs, l'accent particulier de notre rire ; vous lui laissiez ce qu'il a d'universel et d'éternellement humain, son rêve de justice, de beauté, son défi douloureux aux réalités moins belles que ce rêve. Castillan ou Français, vous saviez qu'il se ferait reconnaître en séduisant tous les cœurs. Pour interpréter le rôle, Thalie vous donne son fils chéri, comme on eût dit dans la chambre bleue d'Arthénice ; l'artiste au nom claironnant, au masque exhilarant, incarnation vivante du génie comique, avec tout ce qu'il peut exprimer d'étin-

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