CYRANO DE BERGERAC
celantes malices et de hautes ironies. Pour l'applaudir, voici que le vent changeant des réactions littéraires vous amène un public désorienté, fatigué des étrangetés et des exotismes dont on l'abreuva : il boit avec ivresse cette eau claire de la fontaine française que vous faites ruisseler à gros bouillons.
Il s'applaudit lui-même dans votre œuvre, ce public, il s'admire dans le miroir où il se voit ressemblant et embelli. Vous ne lui apportez pas une de ces nouveautés scandaleuses qui soulèvent les résistances des vieilles écoles et provoquent aux batailles ; vous lui rapportez tout ce qu'il a aimé chez les aïeux, chez les éducateurs de sa jeunesse. Fond et forme, votre Cyrano est l'extrait subtil où se condense le résidu de nos trois grands siècles littéraires. Nous y retrouvons nos jolies qualités, nos défauts mignons : ceux-ci nous sont parfois plus chers que celles-là. Fonds de bravoure un peu é* ' fanfaronne, de galanterie extravagante, de sensibilité avec un rien de mièvrerie ; fonds et tréfonds d'esprit endiablé, prime-sautier, avec son cliquetis d'antithèses, ses pointes, ses pirouettes, son plumet frisé par les précieuses, panaché de gongorisme espagnol et de concettis italiens. La forme ne nous plaît pas moins ; elle caresse notre mémoire, elle y réveille tous les styles dont nous sommes imprégnés, tous les rythmes qui nous ont bercés ; il semble qu'un écho nous les renvoie, adroitement fondus dans une seule résonance, classiques et romantiques pêle-mêle ; depuis Corneille, — le Corneille de V Illusion comique, — depuis Molière en ses jours de bonne humeur débridée jusqu'au Victor Hugo de don César de Bazan.
Bergeries de Racan et bouffonneries de Scarron, odes funambulesques de Banville et fêtes galantes de Verlaine, tous vos devanciers sont vos tributaires. Si bien que des pessimistes, revenus de leur premier éblouissement, manifestèrent une étrange inquiétude. « Fasse le ciel, murmuraient-ils, que cet extraordinaire début ne soit pas une fin : la fin de la longue fête donnée au monde par la France. On dirait un adieu dans une apothéose rétrospective : le bouquet du feu d'artifice où reparaissent en une même et dernière gerbe toutes les fusées, tous les serpentins, tous les soleils. » Vous êtes le contraire d'un pessimiste, monsieur ; vous nous garantiriez au besoin qu'après nous, après vous, d'autres artificiers rallumeront d'autres soleils.
(Réponse au discours de réception de M. Edmond Rostand, prononcé à l'Académie française dans la séance du 4 juin 1903.)