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JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

Il nous était venu de loin, par des voies qui déconcertent tous nos pauvres efforts, lorsque nous voulons tracer des règles au génie, à sa formation, à ses divers emplois. Espagnol des îles Caraïbes, il est venu du Nouveau Monde pour maîtriser notre vieille langue. Le pouvoir qu'il prit sur elle lui fut donné par le hasard d'une entrée à l'École des Chartes. Là, il apprit à peser les mots, à connaître le titre, le coin et la fleur de ces médailles, à en aimer la vertu mystérieuse. Là, il étudia les sources obscures de l'histoire ; et quand lui vint ensuite Péblouissement du visionnaire devant le drame universel des temps, il put le traduire en des miniatures véridiques et colorées comme celles des vieux livres d'heures. Il avait la science exacte avec le sentiment poétique de l'histoire. Lui aussi, il allait faire sa Légende des siècles. Si l'autre est pathétique et colossale, semblable aux frises des temples de Pergame où combattent des personnages surhumains, celle de Heredia n'est ni moins belle ni moins nombreuse dans le raccourci de ses figurines tanagréennes ; elle modèle avec autant de relief et plus de justesse la vraie physionomie des pays et des peuples. Admirable don de divination chez le poète ! Ses

yeux charnels n'avaient jamais vu la Grèce, ni l'Italie ; et pourtant, il fut Grec et Latin tour à tour, jusque dans les moelles. Nul n'a mieux dépeint les terres divines, nul ne les a senties comme lui avec l'âme ressuscitée de leurs anciens habitants. Dans les plaines de l'A.ttique ou du Latium, à Rome ou à Syracuse, quand le voyageur cherche l'expression définitive de son émotion, ce n'est pas une phrase des auteurs classiques, c'est un vers de Heredia qui vient d'abord sur ses lèvres : ce vers embrasse tout le paysage, reflète toute la clarté du ciel, épuise l'immensité de la mer.

La traduction de la Véridique Histoire de Bernai Diaz fut son début devant un public restreint. Tour de force incomparable : avec un tact judicieux dans la prodigalité des richesses verbales, il écrit une langue contemporaine à la fois de l'original castillan du seizième siècle et des lecteurs français du dix-neuvième. L'instrument est forgé pour les sonnets. Ils naissent lentement, à de longs intervalles, mûris par un travail chaque jour plus exigeant. Avant de se résoudre à les écrire, il les rugissait vingt fois dans nos réunions de jeunesse ; plus tard, il venait les réciter à nos foyers. Quelle joie, lorsqu'il en apportait un nouveau ! Nous les savions tous par cœur, nous lui arrachions la feuille où sa large écriture daignait enfin les buriner. Son indolence ne cherchait pas d'autres succès que les applaudissements enthousiastes d'un cercle d'amis. Mais le cercle s'étendait peu à peu. Comme ce Lamartine qu'il a magnifiquement loué, notre poète était célèbre avant d'être imprimé ; il fut fameux le lendemain du jour où

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nous le contraignîmes à publier le volume des Trophées. Un an après, l'Académie l'appelait.

« Pour un petit livre ! » disaient ceux qui ne savent pas qu'on peut être très grand avec un seul petit livre. Et les envieux ajoutaient : « Il ne pourra point parler en prose, il ne va proférer que de vains mots ! » Le discours du récipiendaire reste mémorable : autant d'idées que de phrases, idées justes et profondes du clairvoyant historien qui doublait le poète imaginatif. On acclama le merveilleux prosateur. Il se rassit, il se tut. Depuis lors, à l'exception d'un autre discours, rien ou presque rien. Il y avait deux hommes en lui : le gai compagnon, prime-sautier, exubérant dans le commerce ordinaire de la vie, volcan toujours en éruption de pensées et d'images ; devant son papier, l'écrivain redevenait un fier seigneur espagnol, avare de ses sentiments et de ses mots, taciturne et stérile en apparence, tourmenté qu'il était par le souci d'une impossible perfection. On le sollicitait d'employer cette richesse improductive : tout au moins dans le grand champ de travail de notre temps, le journalisme. Les instances de l'amitié lui arrachèrent un jour la promesse d'une collaboration aux Débats : il donna trois articles remarquables ; puis il s'esquiva. Nous demandions à ce millionnaire du style la monnaie indispensable aux échanges quotidiens du journalisme : il n'avait sur lui que de l'or.

Comment il le ciselait, avec quelle habileté suprême il y sertissait les pierres précieuses, on l'a dit assez, on l'a presque trop dit, à mon sens : je crains parfois qu'en y insistant on ne veuille borner là son mérite. Ah ! ne laissons pas dire ici,

devant le mort, à l'heure où il passe cette porte de vérité derrière laquelle s'évanouissent les mensonges littéraires, ne laissons pas dire que la seule industrie des beaux mots lui conféra son ascendant sur nos cœurs. Si bien décorés qu'ils soient, les vases vides ne nous abreuvent pas : on les entend vite qui sonnent le creux. Tout au fond des coupes de beauté que ce poète nous offrait, une âme bouillonnait : l'âme de l'univers, l'âme des générations qui s'y sont succédé.

Il nous avait révélé sa conception de la poésie, dans son discours à l'Académie : une « idéalisation naturelle ou volontaire des sentiments généraux », une « pudeur profonde » des sentiments individuels chez le poète, qui est « d'autant plus vraiment et largement humain qu'il est plus impersonnel ». A part quelques amusettes, quelques jeux d'imagination, toute son œuvre baigne dans une mélancolie hautaine. Sur les paysages, sur les figures qu'il dessine, on retrouve parfois les larmes discrètes de son maître Virgile ; parfois, mais le plus souvent, sa voix répond comme un écho moderne à la voix stoïque de Lucrèce. Le thème habituel du tercet où s'achèvent ses petits poèmes, c'est l'écoulement incessant de toutes choses, la fuite du temps meurtrier à travers les ruines qu'il laisse sur la terre et dans les cœurs. Regardez de près son livre, d'une composition si méditée : l'inspiration générale en est précisée par le choix du sonnet liminaire et du sonnet final, le Temple en ruine, le marbre brisé. Dans la conque marine, il reconnaît sa propre âme, devenue une prison sonore où gémit le refrain de la mer. Avec Michel- Ange, il songe que tout meurt et que le rêve ment.

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