JOSE-MARIA DE HEREDIA
Dans ses épigrammes antiques, l'amour n'apparaît que frissonnant sous l'aile noire de la mort. Dès qu'il chante, cet homme, dont la causerie familière était si gaie, redevient sérieux, souvent funèbre ; comme son Espagne, il est sombre de cœur dans l'ardente lumière. Pour le pleurer aujourd'hui, il suffirait de dresser autour de ce cercueil quelques-uns de ses grands vers, longs et lugubres, comme de hauts cyprès. Mieux que toutes nos paroles, avec la rigide beauté des pleureurs de marbre rangés autour des tombeaux gothiques, ils mèneraient le deuil de leur père qui va labourer des champs d'ombre.
Mes yeux se sont fermés à la lumière heureuse, Et maintenant j'habite, hélas ! et pour jamais. L'inexorable Érèbe et la nuit ténébreuse.
Ces nénies des anciens l'obsédaient ; et tout à l'heure, quand notre maternelle Eglise jettera sur lui la vieille lamentation humaine de ses hymnes, nous croirons entendre encore, parmi les proses latines, d'autres grands vers tristes qui semblent faits, comme ces proses, pour se marier éternellement aux graves sanglots des orgues.
(Discours prononcé aux funérailles de José-Maria de Heredia, le vendredi 6 octobre 1905.)
Cet épicurien de Talleyrand disait des années antérieures à 1789 que l'on ne connaissait pas le bonheur de vivre si on ne les avait pas vécues. Soyons sincères, et nous en dirons autant de la jolie douzaine d'années qui nous furent douces quand il était bien porté d'être pessimiste, après 1880. Nous ne les proclamerons pas héroïques : oh ! que non ! seulement indulgentes à l'humaine faiblesse, et c'est quelque chose. On oubliait peu à peu le grand désastre et les résolutions viriles qu'il avait d'abord suscitées ; on ne redoutait presque plus le danger qui nous avait tenus en haleine pendant la première décade de notre convalescence. Les plaies se fermaient, la richesse publique était reconstituée. Les divertissements de l'esprit redevenaient la grande affaire dans une société qui n'était plus très sûre de ses passions politiques. Sans doute, les hommes dont c'est le métier de faire la république ou d'essayer de la défaire travaillaient de leur état. Me trompé-je en croyant me souvenir qu'ils étaient alors moins nombreux, moins acharnés? En tout cas, leur zèle n'enfiévrait guère cette société parisienne, encline à la tolérance. Les gens de toute opinion frayaient aisément autour de la même table, ils y plaisan-
taient avec liberté sur tout et sur tous. Les esprits étaient divisés, comme ils le seront toujours ; mais il n'y avait pas d'ulcération dans les cœurs ; leur seule blessure profonde était avouable, fraternelle, commune à tous les Français, et déjà elle se cicatrisait.
Dans notre république des lettres, bruyantes batailles d'idées, chaudes disputes d'écoles, curiosité universelle. On ensevelissait Hugo avec des honneurs divins : comme les maréchaux de Napoléon après les adieux de Fontainebleau, vieux et jeunes auteurs s'écriaient en revenant du Panthéon : Ouf! Zola prolongeait à son insu les procédés du romantisme qu'il rebaptisait naturalisme ; il groupait autour de lui le bataillon sacré de Médan. Maupassant charmait et scandalisait des lectrices que l'on eût peut-être étonnées, si on leur eût dit que ce ferme écrivain continuait notre plus pure tradition classique. Dumas régnait sur nos premières scènes. Le bon philosophe Garo promenait dans les salons une métaphysique aimable. Heredia clamait dans les réunions intimes des sonnets que nous savions par cœur. Taine expliquait laborieusement les textes obscurs de Stéphane Mallarmé. Nous devinions sans trop d'angoisses de cruelles énigmes, nous faisions des efforts loyaux pour nous orienter à travers les doctrines changeantes des jeunes chefs d'écoles, symbolistes, décadents, déliquescents. Leurs fantaisies variées ne suffisaient pas à notre avidité littéraire. Nous allions chercher des frissons nouveaux aux confins de l'Europe, chez le Russe et le Scandinave ; nous retournions au passé pour exhumer Stendhal, Mme Desbordes- Valmore, et,.
-ce qui était plus urgent, Lamartine et Vigny. Dans les boudoirs où sévissaient la peluche et le bel esprit, l'égoïsme distingué de Julien Sorel faisait bon ménage avec la pitié tolstoïenne.
Il y eut un intermède plaisant. La France s'amouracha d'un militaire très blond. Les gens bien pourvus ressentirent ou feignirent des transes mortelles : les naïfs mal pourvus et quelques âmes .généreuses conçurent de vives espérances. Pour le plus grand nombre, ce fut un épisode joyeux, rythmé par d'allègres chansons, des mazarinades, comme on disait au temps de la Fronde : j'imagine le Paris frondeur de 1648 peu différent de ce qu'était le nôtre en 1888. Servir des idoles dont on peut se moquer entre gens d'esprit, n'est-ce pas l'idéal pour des Français? Ainsi pensait votre Philippe, lorsqu'il allait conquérir la circonscription d'Arles, pour le compte d'un général dont Chincholle lui avait dit que M. Renan ne le prenait pas au sérieux.
Renan était alors l'arbitre souverain des élégances intellectuelles : notre roi Voltaire, ou peu s'en fallait. Nos mondains ne voyaient plus dans ce convive couronné de myrte le savant périlleux chargé des anciens anathèmes ; les ressentiments orthodoxes, vaincus par le plaisir d'entendre celui qui faisait sourire avant même qu'il n'eût parlé, consentaient la trêve du dîner avec le spirituel vieillard que les maîtresses de maison s'arrachaient. Ses propos de table, oracles énigmatiques, donnaient le mot à la mode sur les questions qu'il éclairait et ne résolvait jamais. Le dilettantisme coulait de ses lèvres sur toute la ligne des boulevards. Et je ne dis point que ce fût là le vin régé-
nérateur qu'on s'était promis de boire, au lendemain de 1870; mais qui tiendrait rigueur à l'atticisme charmant d'Isocrate, lorsqu'il distrait ses auditeurs de la pensée importune que Philippe de Macédoine est en marche?
(Réponse au discours de réception de M. Maurice Barrés, prononcé à l'Académie française, dans la séance du jeudi 17 janvier 1907.)
LE NATIOiNALISME LITTERAIRE DE M. MAURICE BARRÉS
Venise vous a toujours attiré ; l'Espagne vous appela, et enfin la Grèce. Vous aviez déjà goûté le miel de l'Hymette sur les lèvres d'un hellénisant révolutionnaire, Louis Ménard. Ce dévot de la beauté grecque rêvait d'une démagogie présidée par Périclès, et où le jeune Alcibiade serait adulé. Athènes ne vous séduit qu'à demi ; vous y regrettez la tour des Francs. Que diriez-vous si vous l'aviez connue, vénérable et dorée sous les caresses de tant de soleils qui l'avaient apparentée à ses voisines, les filles légitimes d'Athèné? Je sais de vieux voyageurs qui ne voudraient pas revoir l'Acropole, mutilée par cet inepte retranchement d'un morceau d'histoire. Sparte a la place d'honneur dans votre itinéraire. Vous avez aimé la Morée où tout nous parle des exploits de notre race ; et cet éblouissant Taygète, qui fit tant de fois battre mon cœur, lorsque, au matin, sous le ciel clair de l'Adriatique, son front neigeux venait s'inscrire dans le hublot du navire et m'annonçait l'approche des terres divines. Comme l'Espagne et l'Italie, ces terres vous ont dicté des symphonies originales. Chaque pays vous livre le plus secret de sa physionomie ;