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LE NATIONALISME LITTÉRAIRE

votre fantaisie imprévue y promène les compagnies qui embellissent votre rêve.

Mais l'ombre d'une chère absente est toujours portée sur les lieux célèbres ou charmants dont elle distrait votre âme. On vous croit à Daphné, à Mycènes ; vous nous en parliez ; et soudain vous ne les voyez plus, vous n'avez plus rien à nous en dire. Une association de pensées vous a retiré dans votre Lorraine. Rien ne vous touche au vif, de ce qui n'est pas elle. Votre plume s'y reporte sans cesse, pour y décrire un ressaut de la plaine, une silhouette de villageois. Ainsi faisait un autre amoureux de la Moselle, notre vieil Ausone qui lui a consacré un long poème ; on y retrouve quelque chose de vos sentiments, lorsque le poète s'en revient des régions sauvages qu'il a détestées, plus à l'Est, et remercie les dieux de le rendre à la vallée bénie où l'air est plus tiède sur les vignes.

Il semble qu'un scrupule d'amant fidèle vous retienne d'admirer ces beautés étrangères que vous sentez si bien : beauté des villes et des horizons, beauté des œuvres de l'esprit. Gœthe, l'idole de votre jeunesse, Gœihe vous est devenu suspect; il appelle de l'autre côté du Rhin. Son Iphigénie vous poursuit en Grèce ; vous lui cédez un instant, repris par l'ancien charme ; et vous vous en repentez aussitôt, comme d'un égarement coupable. Dans vos livres, dans vos premières paroles d'aujourd'hui, perce l'appréhension constante d'un péril, celui que nous ferait courir un imprudent commerce avec les sirènes hostiles ; hostis, étranger ! Indices très significatifs : ils font mieux mesurer la cloison élevée chez nous entre deux mondes par cette fatidique année 1870. Des hommes qui

ne différaient par l'âge que d'un petit nombre de saisons furent datés, séparés comme par un déluge de sang. La génération du lendemain a grandi dans les ruines. Ces petits qui s'ouvraient à la vie n'entendaient parler que d'un écroulement total. On les prémunissait contre une menace toujours suspendue sur leurs têtes. Autour d'eux, tous portaient le deuil d'une grandeur et d'une force qu'ils ne connaissaient que par ouï-dire. Tout étranger prenait à leurs yeux figure d'ennemi. Ah ! comme l'on comprend, quand on se reporte à leurs origines, que leur piété patriotique soit jalouse, exclusive, ombrageuse dans son souci de l'intégrité du patrimoine, et semblable à l'amour inquiet d'enfants qui veillent une vieille mère infirme.

Tout autres sont les sentiments de leurs aînés, sortis du collège avant 1870. Ceux-ci ont vu l'arrogante splendeur de l'ancienne France : oui, si proche, et déjà ancienne. Nous y gémissions, c'était chose entendue, sous le plus affreux des gouvernements : à vingt ans, on a toujours un affreux gouvernement. Malgré cet inconvénient, notre seule qualité de Français nous conférait la prééminence sur tout le genre humain : pas un de nous qui n'en fût persuadé ; cet axiome ne se discutait pas. Nous ne vîmes d'abord dans le grand écroulement qu'un accident très fâcheux, mais réparable, comme tant d'autres qui l'avaient pré' cédé ; la superbe confiance de ce roi de l'univers, un jeune Français, ne s'abattit pas pour si peu. Je constate, je ne défends pas notre préjugé ; nous l'avions sucé avec le lait, il était dans notre sang, dans l'air que nous respirions. Rien n'efface ces premières impressions.

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