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UNE PETITE CITÉ ÉPISCOPALE

incomparable sur le Rhône, la plaine dauphinoise, les Alpes. Une chartreuse dans une citadelle, avec quelques serfs laïques en bas. Nul bruit, sauf le grondement du fleuve, nul écho de ce monde qu'on voit et saisit de haut, point de distractions, point de soucis extérieurs ; toute la pensée tendue, dans la solitude et le silence, vers un seul objet, vers le service et l'accroissement de cette église, qui est là, seule, qui est tout. Je ne puis oublier la soirée que j'y passai, cherchant mon chemin à tâtons sur ces terrasses, dans les rues caillouteuses qui en descendent. Un quinquet unique pendait sous la voûte jetée entre la cathédrale et les maisons avoisinantes. Des ombres glissaient, un falot à la main, et disparaissaient dans l'entre-bâillement des portes canoniales. Des couples de robes noires émergeaient par instants des ténèbres, frôlant le parapet en surplomb sur la muraille de roche qui plonge dans le vide. Les voix discrètes, étouffées, s'entretenaient de l'office du lendemain, des exercices de la retraite... Chaque été, la retraite ramène à Viviers les six cents prêtres du diocèse, trois séries successives de deux cents. Pendant une semaine, ils se retrempent dans l'esprit commun, ils reçoivent la direction unique et souveraine, ils la rapportent dans les plus lointains villages des montagnes.

(Noies sur le bas Vivarais.)

Les populations vivaroises présentent, d'un canton à l'autre, les différences tranchées que nous avons constatées dans la nature du sol et le caractère des paysages. Cette diversité doit tenir au mélange des races, non moins qu'à l'empreinte des lieux sur le génie humain. Dans la vallée du Rhône, le grand chemin où se sont croisés et fixés tous les envahisseurs de la Gaule, on chercherait vainement un type particulier : c'est le sang de France le plus mêlé. Au contraire, les districts montagneux ont fidèlement gardé, comme des dépôts fossiles, les restes de peuples disparus ; au sud, des familles sarrasines ; dans le haut pays, au pied du Mézenc, la pure race gauloise de l'Auvergne et du Velay.

Quand on arrive sur le plateau du Béage, les figures des gens que l'on rencontre n'ont plus rien de commun avec celles des habitants de la plaine ; uniformément pareilles, elles frappent par je ne sais quoi de lourd et d'inachevé, surtout chez les femmes. Sôus le petit chapeau de feutre noir des dentellières du Puy, on dirait que toutes ces faces rondes, placides, ont été découpées d'un même tour de compas dans une même pièce de chair rouge. Dans l'épaisseur des larges crânes, la pensée bat d'un rythme très lent, l'excitation quotidienne

du journal ne l'a pas encore activée. Des idées rares, chétives, s'y enracinent fortement, comme les hêtres rabougris clairsemés sur ces tables de lave. Beaucoup de montagnards n'ont jamais dépassé le rayon de quelques kilomètres où ils promènent leurs troupeaux ; aller plus loin, c'est pour eux quitter a le pays », une grosse et difficile affaire. Qu'ils apportent peu d'images et de sentiments dans le petit cimetière du Béage, quand leurs cerveaux viennent s'y vider ! Au siècle dernier, ces gens des hauts lieux vivaient encore dans un état de sauvagerie redoutable ; un aide de Cassini, envoyé au Mézenc pour y relever la carte, fut mis en pièces par les habitants du village des Estables. Je me souviens des pagels — c'est le nom local des montagnards — qui descendaient dans la vallée du Rhône, quand j'étais enfant, pour louer leurs bras au temps des foins et de la moisson. On était à la fin du second Empire, et les plus vieux d'entre eux ne savaient pas répondre quand on leur demandait qui régnait sur la France ; ils refusaient obstinément les paiements en billets de banque ; ils n'avaient pas repris confiance dans le papier depuis la dépréciation de 1848.

Aujourd'hui, les pagels ont plus de communications avec le monde. Leurs mœurs sont douces et honnêtes. Il font bon accueil à l'étranger, mais avec une nuance de réserve. Attachés aux vieilles coutumes, graves et peu expansifs, comme tous les gens pauvres qui vivent sous le plein ciel, les querelles religieuses d'autrefois, les querelles politiques de nos jours ne montèrent guère jusqu'à eux. Le peu de lumière intérieure qu'ils reçoivent leur vient encore de l'ancienne lampe, celle de l'Église.

C'est un phénomène bien curieux que le recrutement du monde clérical sur le faîte des Cévennes. Quelques cantons limitrophes, dans l'Ardèche, la Haute-Loire et la Lozère, fournissent à eux seuls, aux clergés régulier et séculier, un contingent supérieur à celui de certaines provinces de France qui comprennent plusieurs départements très peuplés. Les familles nombreuses — elles le sont presque toutes dans la montagne — envoient de bonne heure une partie de leurs garçons et de leurs filles au Puy, capitale ecclésiastique de la région. Ces enfants sont répartis dans les noviciats, séminaires, couvents, qui font du Puy une petite Rome montagnarde.

Veut-on voir par un exemple comment s'emplit et s'écoule cet intarissable réservoir? J'ai été reçu dans une des granges qui s'élèvent aux sources de la Loire, au pied du Gerbier-de- Joncs. Le maître du lieu dormait dans une soupente, parfaitement ivre, contre une barrique de vin d'Aubenas qu'il avait rapportée de sa dernière course et vigoureusement saignée. Sa femme, vaillante et entendue, représentait seule le gouvernement ; elle ne marquait plus d'âge, je l'aurais crue très vieille, sans les marmots qui grouillaient autour de sa chaise. Elle me dit qu'elle avait dix enfants, sans compter, ajoutait-elle, « ceux qui reposent chez le bon Dieu ». L'aîné suppléait son père dans l'exploitation de la propriété ; les autres étaient déjà enrôlés ou allaient l'être à leur tour dans les diverses milices cléricales. C'est l'histoire, ajoute mon hôtesse, de la plupart des granges voisines, où les enfants pullulent et essaiment de même.

Comme ce ruisselet qui sera la Loire, le grand

fleuve d'apostolat et de dévouement a ses principales sources sur ces plateaux, d'où il se répand sur le monde. Sources ténébreuses, misérables ; ici, à regarder les choses sans faux idéalisme, le fleuve sacré sort de cette barrique de vin d'Aubenas. Une opération mystérieuse va l'épurer, faire des forces nobles avec ces résultantes d'instincts brutaux ; travail perpétuel de l'esprit qui agit dans la nature et dans l'histoire. Les demi-savants le voient mal, faute de réflexion sur la chimie de l'univers ; leur vue s'arrête et se dégoûte aux éléments imparfaits, souvent ignobles, que la nature fait concourir à ses hautes transmutations.

(Notes sur le bas Vivarais.)

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