A MONSIEUR HENRI DE PONTMARTIN
Mon cher Ami,
Je vous envoie ces études de voyage, telles qu'elles ont paru à diverses reprises dans la Revue des Deux Mondes : c'est une vieille dette que j'acquitte. Le jour où, libre enfin de partir pour mes courses lointaines, je vous ai demandé de venir les partager avec moi, vous m'avez répondu que des devoirs impérieux vous retenaient en France ; mais vous m'avez fait promettre de vous rapporter un récit fidèle de mes caravanes et de ne vous faire tort ni d'une impression, ni d'un étonnement. J'ai vaillamment accompli ma promesse, je vous l'assure. J'ai dû me la rappeler bien des fois, durant les soirées de la tente, après une longue journée de cheval, pour lutter contre le sommeil et prendre la plume : il en est résulté ce volume de notes, recueillies sans ordre et sans suite, au hasard de l'heure, sous la tente, sur une table d'auberge ou un pont de bateau, sur le pommeau de la selle et le bât du chameau, sur les colonnes affaissées de Baalbcck et do Bvblos. Parfois la
pluie ou les retards du voyage me laissaient le loisir de rêver et d'écrire ; plus souvent, quand mes moukres impatients me pressaient de quitter l'étape, j'indiquais d'un mot des idées dont j'ai peine aujourd'hui à retrouver le fil. Enfin, je vous l'ai rapporté comme je vous l'avais promis, ce pauvre compagnon, bien sali, bien illisible, bien avarié par les mois passés dans les fontes de la selle. Alors, vous m'avez dit : Il faut publier cela.
Vous savez si j'ai bondi d'abord à l'idée de jeter dans une vitrine de librairie toutes ces intimités. Je vous ai opposé les mille raisons qui m'en devaient détourner. On croit communément en France que tout a été dit sur l'Orient, que le sphinx a livré tous ses mystères, qu'il n'y a plus rien à faire de ce côté. A moi plus qu'à un autre il était téméraire de venir parler de la Palestine, quand de remarquables travaux, signés du même nom qui figurera au bas de ces pages, l'ont décrite avec tant de science et d'amour. Que d'éléments d'intérêt m'étaient d'ailleurs interdits 1 Des convenances de situation, la nécessité de ne pas troubler l'œuvre laborieuse, faite surtout de prudence et d'abnégation, qui se poursuivait ici auprès de moi, m'obligeaient à réserver mes appréciations sur les hommes et les choses de la Turquie, à glisser sur les côtés politiques, sociaux et religieux que notre époque demande avant tout aux récits de voyage (1). Quelle audace, enfin, de jeter à l'heure présente, si rude aux lettres, dans ce pays troublé,
(1) L'auteur était alors attaché à l'ambassade de Gonstantinople.