A M. HENRI DE PONTMARTIN
affolé de regrets, de craintes ou d'espérances, ces calmes études 1 Plus sévère que celle de Platon, notre république reconduit à la frontière ceux qui viennent lui parler d'art et de poésie, sans même les couronner de fleurs.
Je vous ai dit tout cela, et vous ne m'avez pas fait grâce. Vous m'avez répondu que toute tentative consciencieuse est sûre de trouver un petit nombre d'amis inconnus, d'esprits de même famille qui la fêtent en secret. Vous m'avez .rappelé, avec raison, je l'avoue, que de cet Orient soi-disant si épuisé on ne sait pas le premier mot chez nous ; qu'un récit de voyage est œuvre d'utilité publique, s'il peut inspirer aux jeunes gens de loisir et de fortune le goût des pérégrinations lointaines. Le Français ne sort plus de son boulevard, où il voit tout à son image : on s'en aperçoit tristement dans ces contrées reculées dont nous avons oublié le chemin et où notre langue, nos mœurs, nos idées, notre action perdent chaque jour du terrain au profit des peuples voyageurs, et plus tristement encore chez nous, où l'on se fait de l'autre côté de la frontière les idées les plus fausses, sinon les plus grotesques ; nous avons chèrement payé le droit de nous dire ces vérités.
J'ai cédé, en partie du moins. Encouragé par la bienveillante hospitalité que ces notes ont trouvée à la Revue, je les réunis aujourd'hui sans m'écarter de la forme modeste et commode du récit au jour le jour ; elles seront gardées contre les inexpériences d'un simple touriste par un séjour de cinq années en Orient et mériteront peut-être à ce titre une indulgente attention. J'ai fait suivre mes courses en Syrie d'une étude sur cette vieille
épave byzantine du mont Athos, curieuse à tant d'égards. Elle a été inspirée par l'idée dominante qui relie ces pages, si diverses de forme et de sujet : la préoccupation de reconstituer avec le présent la physionomie réelle du passé. La grande surprise et le grand bienfait de chaque journée de voyage en Orient, c'est de nous mettre en contact avec les choses et les hommes d'autrefois, qui se sont à peine modifiés. Il n'est que de parcourir cette terre pour la voir s'éclairer d'une lumière inespérée, pour replacer dans son vrai jour toute cette histoire que la distance, l'ignorance des pays, des races et des mœurs ont si souvent faussée pour nous. Le présent immobile nous fournit la clef du passé, les lieux nous aident à saisir la légende, comme les planches donnent le sens du texte dans un ouvrage abstrait : les grandes lignes reprennent leur juste valeur, les détails se coordonnent, les figures s'humanisent, tout ce qui semblait impossible, incroyable ou merveilleux apparaît naturel, véridique et accessible. Les doutes tombent, les inquiétudes s'apaisent, le calme se fait dans l'esprit illuminé, la raison n'a plus à lutter contre ses évidences intimes pour accepter des interprétations dont les faits se passent fort bien, une fois replacés dans leur cadre.
Et ce n'est pas sa seule histoire que ce pays éclaire ainsi ; l'état de ses sociétés arrêtées reproduit parfois avec une singulière fidélité l'état de nos sociétés occidentales à certaines périodes de leur développement : les mobiles qui les mènent encore et dont nous surprenons le jeu peuvent être attribués sans témérité à nos ancêtres, aux événements dont ils ont été les instruments, j^a