‹ Pages choisiesChapitre 17 sur 141 · A M. HENRI DE PONTMARTIN · texte numérisé non relu

A M. HENRI DE PONTMARTIN

pratique attentive de l'Orient contemporain a continué ma foi dans cette formule qui résumera ma pensée : pour l'ensemble de la famille humaine, les phases de l'histoire ne sont pas successives, mais bien plutôt synchroniques. En cherchant judicieusement autour de lui, dans ce vaste monde, l'historien peut toujours trouver chez les races attardées les types vivants des sociétés disparues, de même que l'astronome, en interrogeant le système céleste, arrivera à reconnaître dans quelquesunes des planètes les types actuels des métamorphoses par lesquelles a passé la nôtre à ses origines. L'esprit du passé est moins dans des chroniques douteuses que dans les lieux, les œuvres, les hommes qui lui survivent autour de nous ; c'est avec ces éléments que la science recomposera un à un les anneaux qui forment la chaîne de l'histoire et la déroulera sûrement jusqu'à ces origines humaines dont la connaissance peut seule apaiser la grande angoisse de ce siècle. Dans cette voie féconde, l'immuable Orient sera toujours le grand initiateur. Le secret de l'histoire ! c'est peut-être celui que garde son sphinx à l'entrée de ses déserts.

Mais que voilà, mon cher ami, de grands mots, de gros soucis et de longues explications pour ma facile promenade ! Je n'y voudrais convier que de rares esprits comme le vôtre, impartiaux, calmes et désintéressés, amoureux seulement d'art et de poésie, de vérité et de lumière. Je viens des sources où l'on en trouve, et je leur en apporte un peu, tout ce qu'il m'a été donné d'y puiser. Si même ceux-là me faisaient mauvais accueil, il me resterait encore la meilleure récompense d'une

entreprise de ce genre : le plaisir d'avoir vécu un peu plus longtemps parmi ces chers souvenirs. Que de fois, durant les journées grises et sombres de climats moins bénis, je suis retourné en pensée sur les bienheureuses grèves d'Asie me réchauffer à leur clair soleil ! Quand c'était l'âme qui était grise et triste, je revenais en Palestine, la terre des apaisements et des consolations. Enfin, mon cher ami, vous me croirez sans peine si je vous dis que ma meilleure tentation a été de causer plus longuement avec vous ; en revoyant ces notes écrites d'abord pour vous, j'ai cru bien souvent, malgré tant de terres et de mers qui nous séparent, reprendre nos ardentes causeries d'autrefois, durant ces jeunes soirées, déjà si lointaines, que nous passions au coin de mon feu, dans la vieille bibliothèque, à lire nos poètes chéris, à deviser de voyages et d'histoire, de projets et d'espérances, mettant nos deux vingt ans ensemble pour apprendre la vie et la parer de plus de rêves ; j'ai cru plus d'une fois m'appuyer sur votre bras, par les matinées de printemps, dans le petit chemin dont chaque pierre a gardé une de nos joies, un de nos mauvais vers et un de nos bons rires, vous savez, le petit chemin qui monte entre les pins de a Mûre, et que nous ne referons plus.

(Dédicace de Syrie, Palestine, Mont Athos.) Goastantinople, décembre 1875.

Page 1