ARRIVÉE A NICÉE
Nous nous étions attardés à l'étape : la nuit nous prit tout en haut des pentes qui vont s'évasant jusqu'à la plage, une nuit de printemps mélodieuse et tiède tressaillant d'énergies sourdes qu'ignorent celles de nos pays, — une nuit où l'on sentait vivre les choses et les êtres d'une vie si ardente, si enivrée, que la mort et la peine semblaient bannies d'un monde plus heureux. Le petit chemin douteux se perdait dans les méandres des marécages qui continuent le lac ; des myriades de lucioles promenaient des essaims de flammes dans les roseaux, d'où montaient les chansons nocturnes des rainettes et des rossignols. Nous chevauchions au travers des bouquets de platanes, de lauriers et de chênes verts, guidés dans l'ombre par la voix des muletiers ; ces gens simples, gagnés insensiblement par cette majesté, reprenaient en chœur un lent refrain romaïque : nous les suivions, assoupis sur la selle dans un demi-rêve par la fatigue d'une rude journée ; nul cependant n'eut la pensée de se plaindre des heures allongées et de mesurer la descente des étoiles dans un ciel si doux. Il était minuit quand la lune décroissante, apparue sur
les hautes crêtes de l'Olympe de Bithynie, nous montra la nappe reposée du lac ; la ligne dentelée des remparts de Nicée moirait d'ombre le bleu des eaux.
(Vanghéli, Histoires orientales.)
LA COMÉDIE A NIGÉE
La masse noire d'une grande mosquée barrait l'avenue ; soudain, au détour de son mur, un flot de lumière nous aveugla, une clameur bruyante nous assourdit : lumière et bruit jaillissaient du fond d'une longue galerie où roulait une foule compacte. La transition était si brusque et cette apparition nouvelle si imprévue que nous pesâmes d'un même mouvement sur les brides des chevaux, mon compagnon et moi, échangeant la même interrogation : « Sommes-nous décidément le jouet d'un songe ou de la fièvre des marais? » Il nous fallut quelques minutes pour ramener cette vision fantastique à la réalité ; la galerie, inondée de lumière et de peuple, n'était rien autre que le tcharchi ou marché couvert, comme tous les bazars d'Anatolie, de planches et de vignes treillagées : notre guide nous rappela la grande fête de la Panagia qui expliquait la liesse de la population chrétienne à cette heure indue. Nos pauvres bêtes, aussi nerveuses que nous, fendirent du poitrail la foule d'enfants et de femmes qui assiégeaient les échoppes de sucreries, et se précipitèrent en trébuchant dans la cour du Khân, une large cour carrée enceinte de hautes murailles, qui sert en province de caravansérail aux voyageurs et de lieu de réu-
nion aux fêtes de nuit. La presse était grande au fond du khân, et motivée sans doute par quelque spectacle de haut goût. Tandis qu'on déchargeait nos mules, nous nous glissâmes au premier rang ; c'était en effet un spectacle, et des plus sérieux : une troupe foraine donnait la comédie en turc au peuple de Nicée.
La scène est une natte tendue dans l'angle du mur : pour tout lustre, le classique macKala, le pieu fiché en terre et couronné d'une spirale de fer où brûlent des copeaux résineux. La flamme fuligineuse rase le sol ou monte au gré du vent, promenant tour à tour ses reflets rougeâtres sur les murs, les spectateurs, les acteurs. Des lueurs d'incendie transfigurent les loques de ceux-là et les oripeaux de ceux-ci, ou les replongent traîtreusement dans l'ombre au moment le plus pathétique du jeu. Les acteurs sont des Arméniens de Constantinople ; les plus jeunes tiennent les rôles de femme, affublés du féredjé et du yachmaq des dames turques. Quant à la pièce, c'est ce drame de la révolte, vieux comme le monde, dont le fabuliste a donné la moralité en cinq mots :
Notre ennemi, c'est notre maître.
C'est l'éternelle et populaire comédie de toutes les sociétés enfantines et malmenées, la revanche du misérable contre le puissant, de la nuit de folie contre les années de peine ; seule littérature sortie toute vive des entrailles du peuple, satire faite d'ordure et de génie, que se passent en haut maître Renart, Panurge, Tartufe et Figaro, en bas Tabarin, Polichinelle, Robert Macaire ou Karagheuz. C'est à ce nom que répond en Orient le héros des