‹ Pages choisiesChapitre 35 sur 141 · CHEZ MARIETTE-BEY · texte numérisé non relu

CHEZ MARIETTE-BEY

Tout le monde va en Egypte aujourd'hui, et, en Egypte, tout le monde va une fois au musée de Boulaq. C'est indiqué dans les guides entre la visite aux derviches tourneurs et la course au puits de Joseph. Parmi les milliers de touristes qui ont traversé depuis vingt ans le petit jardin du musée, beaucoup ont pu apercevoir dans la cour à main gauche, sous les acacias, un homme de grande taille, de forte carrure, vieilli plutôt que vieux, athlète pris rudement en plein bloc, comme les colosses qu'il gardait. La figure, haute en couleur, avait une expression songeuse et bourrue, bon enfant au demeurant ; il était vêtu de la stambouline et coiffé du fez. A sa mine placide non moins qu'à son costume, on le prenait volontiers pour un pacha turc ; il en avait l'allure fataliste et oisive, quand il flânait dans son domaine, nourrissant ses singes du Soudan, regardant avec béatitude couler l'eau du Nil et luire le bon soleil voisin du tropique. Tandis que le visiteur traversait le jardin, ce propriétaire sourcillait d'un air rogue et fâché, il suivait l'intrus d'un regard jaloux, le regard de l'amant qui voit un inconnu entrer chez sa bienaimée, du prêtre qui voit un profane pénétrer dans le temple. Cependant le petit ânier fellah tirait le touriste par la manche et lui montrait l'homme en articulant de son mieux : « Mariette-Bey. » Au sortir

du musée, les voyageurs très consciencieux — les Américains généralement — poussaient jusqu'à la porte de la modeste maison tout affaissée et décrépite sous les inondations du fleuve ; ils passaient leurs cartes ; le plus souvent on leur répondait que e bey faisait la sieste, ce qui était vrai. Avec un peu de bonheur, ils entraient et trouvaient un hôte silencieux, refrogné, qui leur demandait distraitement ce qu'ils avaient vu la veille à l'Opéra. Quand on le complimentait sur ses « antiques », il prenait l'air vexé d'un policier qu'on entretiendrait de son métier. Son expression de lassitude disait clairement :

— J'ai reçu huit ou dix mille touristes qui m'ont parlé des Pyramides ; je les ai montrées d'office à quelques douzaines de têtes couronnées, et comme d'ailleurs vous n'y entendez rien, j'aimerais bien causer d'autre chose; j'aimerais mieux ne pas causer du tout. — Les curieux sortaient habituellement peu charmés.

Parfois, quand un jeune homme, un compatriote surtout, trouvait une phrase juste, un accent de curiosité sincère, le regard rentré du bey s'éclairait, se fixait sur l'inconnu, scrutateur d'abord et ironique ; si on le pressait sur le fait ou la date en question, il commençait par répondre, en haussant ses larges épaules : « Oui, nous disons cela ; mais qu'est-ce que nous en savons? C'est peut-être tout le contraire. » Il fallait alors, — hélas ! mon pauvre maître, je puis livrer le secret qui vous faisait parler, personne n'en usera plus, — il fallait alors abonder dans son sens et affirmer avec lui que l'histoire égyptienne est conjecturale, que l'art égyptien n'est pas de l'art. Aussitôt sa parole éclatait, abondante et

Page 1