CHEZ MARIETTE-BEY
irritée, il vous foudroyait de preuves, puis vous oubliait, s'oubliait lui-même et causait. A ceux qui n'ont pas entendu cette causerie, rien ne saurait la faire imaginer ; ceux qui l'ont entendue ne l'oublieront jamais. La glace rompue, il vous prenait en affection, vous entraînait à son musée, et là il continuait devant ses vieilles pierres ; à sa voix, elles s'animaient, les momies se levaient de leurs gaines, les dieux parlaient, les sciibes déroulaient leurs papyrus, les milliers de scarabées, symboles d'âmes libérées, emplissaient l'air du bourdonnement de leurs noms sonores et de leurs millésimes fabuleux. Au commandement de ce roi des temps, la procession des siècles retrouvés par lui se déroulait dans les salles funéraires ; ils revi-L ' vaient tous, accablants de vieillesse et de grandeur, racontant les théodicées, les civilisations, les conquêtes d'Afrique, les invasions d'Asie.
Tant que passait ce torrent d'histoire, on demeurait courbé sous l'effroi de pareilles révélations, sous la puissance de l'évocateur ; soudain, à quelque détour de la conversation, il se rapetissait, redevenait humain, et le charme changeait de nature ; le maître sévère de ce peuple de dieux et de rois disparaissait pour faire place au père jouant avec ses enfants. C'était sa famille, tous ces bonshommes de calcaire et de basalte, et jamais enfants de chair et d'os ne furent plus tendrement aimés. Chacun de ces témoins des annales du monde avait eu, outre sa chronique officielle, son petit roman connu de Mariette seul, deviné ou imaginé aux heures de rêverie par le poète qui se cachait sous le savant.
(Souvenirs et visions.)