‹ Pages choisiesChapitre 65 sur 141 · DOSTOÏEVSKY AU BAGNE · texte numérisé non relu

DOSTOÏEVSKY AU BAGNE

martyre ; voici qu'elle est tout entière, transparente sous des noms étrangers, dans le livre qu'il écrivit au sortir du bagne, les Souvenirs de la maison des morts. Avec ce livre, nous rentrons dans l'étude de son œuvre, tout en continuant celle de sa vie. Oh 1 que la fortune littéraire est chose de hasard et d'injustice ! Le nom et l'ouvrage de Silvio Pellico ont fait le tour du monde civilisé ; ils sont classiques en France ; et dans cette même France, sur cette grande route de toutes les renommées et de toutes les idées, on ignorait hier encore jusqu'au titre d'un livre cruel et superbe, supérieur au récit du prisonnier lombard par la maîtrise d'art autant que par l'épouvante des choses racontées. Est-ce que les larmes russes seraient moins humaines que les larmes italiennes?

(Le Roman russe.)

Le 10 février 1881, des amis de Dostoïevsky m'apprirent qu'il avait succombé la veille à une courte maladie. Nous nous rendîmes à son domicile pour assister aux prières que l'église russe célèbre deux fois par jour sur les restes de ses enfants, depuis l'heure où ils ont fermé les yeux jusqu'à celle de l'ensevelissement. Féodor Michaïlovitch habitait une maison de la ruelle des Forgerons, dans un quartier populaire de Saint-Pétersbourg. Nous trouvâmes une foule compacte devant la porte et sur les degrés de l'escalier ; à grand'peine nous nous frayâmes un passage jusqu'au cabinet de travail où l'écrivain prenait son premier repos ; pièce modeste, jonchée de papiers en désordre et remplie par les visiteurs qui se succédaient autour du cercueil.

Il reposait sur une petite table, dans le seul coin de la chambre laissé libre par les envahisseurs inconnus. Pour la première fois, je vis la paix sur ces traits, libérés de leur voile de souffrance ; ils ne gardaient plus que de la pensée sans douleur et semblaient enfin heureux d'un bon rêve, sous les roses amoncelées ; elles disparurent vite, la foule se partagea ces reliques de fleurs. Cette foule augmentait à chaque minute, les femmes en pleurs,

les hommes bruyants et avides de voir, s'écrasant par de brusques remous. Une température étouffante régnait dans la chambre, hermétiquement close comme le sont les pièces russes en hiver. Tout à coup, l'air manquant, les nombreux cierges qui brûlaient vacillèrent et s'éteignirent ; il ne resta que la lumière incertaine de la petite lampe appendue devant les images saintes. A ce moment, à la faveur de l'obscurité, une poussée formidable partit de l'escalier, apportant un nouveau flot de peuple ; il sembla que toute la rue montait ; les premiers rangs furent jetés sur le cercueil, qui pencha. La malheureuse veuve, prise avec ses deux enfants entre la table et le mur, s'arc-bouta sur le corps de son mari et le maintint en jetant des cris d'effroi ; pendant quelques minutes, nous crûmes que le mort allait être foulé aux pieds ; il oscillait, battu par ces vagues humaines, par cet amour ardent et brutal qui se ruait d'en bas sur sa dépouille.

En cet instant, j'eus la vision rapide de toute l'œuvre du défunt, avec ses cruautés, ses épouvantes, ses tendresses, son exacte correspondance au monde qu'elle avait voulu peindre. Tous ces inconnus prirent des noms et des visages qui m'étaient familiers ; la chimère me les avait montrés dans les livres, la vie réelle me les rendait, agissant de même dans une scène d'horreur semblable. Les personnages de Dostoïevsky venaient le tourmenter jusqu'à la fin, ils lui apportaient leur piété gauche et rude, sans souci de profaner l'objet de cette piété. Cet hommage scandaleux, c'était bien celui qu'il eût aimé.

Deux jours après, nous eûmes de nouveau cette

vision, agrandie et plus complète. La date du 12 février 1881 est restée célèbre en Russie ; sauf peutêtre à la mort de Skobélef, jamais on ne vit dans ce pays des funérailles plus imposantes, plus significatives. Je serais embarrassé de dire qui eut les plus belles, du héros de l'action ou du héros de la pensée russe. Dès le matin, toute la ville était debout sur la Perspective, cent mille personnes faisaient la haie sur le long trajet que devait parcourir le cortège jusqu'au monastère de Saint- Alexandre Nevsky ; on évaluait à plus de vingt mille le nombre de celles qui le suivaient. Le gouvernement était inquiet, il craignait une manifestation retentissante ; on savait que les éléments subversifs projetaient d'accaparer ce cadavre, on avait dû réprimer des étudiants qui voulaient porter derrière le char les fers du forçat sibérien. Les timorés insistaient pour qu'on interdît ces pompes révolutionnaires. C'était, qu'on se le rappelle, au plus fort des grands attentats nihilistes, un mois avant celui qui devait coûter la vie au tsar, et pendant l'essai libéral de Loris Mélikof. Tout fermentait alors en Russie, et le moindre incident pouvait amener une explosion. Loris jugea qu'il valait mieux s'associer au sentiment populaire que l'étouffer. Il eut raison ; les mauvais desseins de quelques-uns furent noyés dans les regrets de tous. Par une de ces fusions inattendues dont la Russie a le secret, quand une idée nationale l'échauffé, on vit tous les partis, tous les adversaires, tous les lambeaux disjoints de l'empire rattachés par ce mort dans une communion d'enthousiasme.

Qui a vu ce cortège a vu le pays des contrastes

sous toutes ses faces : les prêtres, un clergé nombreux qui psalmodiait des prières, les étudiants des universités, les petits enfants des gymnases, les jeunes filles des écoles de médecine, les nihilistes, reconnaissables à leurs singularités de costume et de tenue, le plaid sur l'épaule pour les hommes, les lunettes et les cheveux coupés ras pour les femmes ; toutes les compagnies littéraires et savantes, des députations de tous les points de l'empire, de vieux marchands moscovites, des paysans en touloupe, des laquais et des mendiants ; dans l'église attendaient les dignitaires officiels, le ministre de l'instruction publique et de jeunes princes de la famille impériale. Une forêt de bannières, de croix et de couronnes dominait cette armée en marche ; et suivant que passait un de ces tronçons de la Russie, on distinguait des figures douces ou sinistres, des larmes, des prières, des ricanements, des silences recueillis ou farouches. Chez les spectateurs du cortège, les impressions mobiles se succédaient ; chacun jugeait par ce qu'il voyait dans l'instant et croyait voir, tour à tour, l'avènement des classes nouvelles entrant dans l'histoire, la marche triomphale de la révolution dans la capitale de Nicolas, la célébration du génie de la patrie, la douleur de tout un peuple. Chacun jugeait imparfaitement ; ce qui passait, c'était toujours l'œuvre de cet homme, formidable et inquiétante, avec ses folies et ses grandeurs ; aux premiers rangs sans doute et les plus nombreux, ses clients préférés, les « pauvres gens », les « humiliés », les « offensés », les « possédés » même, misérables heureux d'avoir leur jour et de mener leur avocat sur ce chemin de gloire ; mais avec eux et

les enveloppant, tout l'incertain et la confusion de la vie nationale, telle qu'il l'avait dépeinte, toutes les espérances vagues qu'il avait remuées chez tous. Comme on disait des anciens tsars qu'ils « rassemblaient » la terre russe, ce roi de l'esprit avait rassemblé là le cœur russe.

La foule se tassa dans la petite église de la Laure, toute comblée de fleurs, et dans les sépultures plantées de bouleaux qui l'entourent ; la mêlée des conditions et des partis s'acheva dans une Babel de paroles. Devant l'autel, l'archimandrite parla de Dieu et des espérances éternelles ; d'autres prirent le corps pour le porter dans la fosse et parler de gloire. Discoureurs officiels, étudiants, comités slavophiles et libéraux, lettrés et poètes, chacun vint expliquer son idéal, réclamer pour sa cause l'esprit qui s'enfuyait et, comme il est d'usage, servir son ambition sur cette tombe. Tandis que le vent de février emportait cette éloquence avec les feuilles séchées et la poussière des neiges retournées par la bêche, je m'efforçais de juger en toute équité la valeur morale de cet homme et de son action. J'étais aussi perplexe que lorsqu'il faut prononcer sur sa valeur littéraire. Il avait épanché sur ce peuple et réveillé en lui de la pitié, de la piété même : mais au prix de quels excès d'idées, de quels ébranlements moraux ! Il avait jeté son cœur à la foule, ce qui est bien, mais sans le faire précéder de la sévère et nécessaire compagne du cœur, la raison.

J'aurais cherché longtemps mon jugement, si je n'avais revu soudain toute la suite de cette vie, née dans un hôpital, étreinte au début par la misère, la maladie et le chagrin, continuée en Sibérie dans

les bagnes, les casernes, pourchassée depuis sur toutes les routes par la détresse matérielle et morale, toujours écrasée et ennoblie par un travail rédempteur. Alors je compris que cette âme persécutée échappait à notre mesure, fausse parce qu'elle est unique ; je remis le jugement à Celui qui a autant de poids divers qu'il y a de cœurs et de destinées. Et quand je m'inclinai sur ce refuge de boue qu'il avait eu tant de peine à gagner, en y poussant à mon tour de la neige sur les couronnes de laurier entassées, je ne trouvai d'autre adieu que les mots de l'étudiant à la pauvre fille, les mots qui résumaient toute la foi de Dostoïevsky et devaient lui revenir : « Ce n'est pas devant toi que je m'incline ; je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanité. »

(Le Roman russe.)

Libre de toute attache d'école, indifférent aux partis politiques qu'il dédaigne, ce gentilhomme solitaire et méditatif ne relève d'aucun maître ni d'aucun groupe ; il est lui-même un phénomène spontané. Son premier grand roman est contemporain de Pères et fils (1) ; mais entre les deux romanciers il y a un abîme. L'un se réclamait encore des traditions du passé et de la maîtrise européenne, il rapportait chez lui l'instrument de précision qu'il tenait de nous ; l'autre a rompu avec le passé, avec la servitude étrangère ; c'est la Russie nouvelle, précipitée dans les ténèbres à la recherche de ses voies, rétive aux avertissements de notre goût, et souvent incompréhensible pour nous. Ne lui demandez pas de se borner, ce dont elle est le moins capable, de concentrer son application sur un point, de subordonner sa conception de la vie à une doctrine ; elle veut des représentations littéraires qui soient l'image du chaos moral où elle souffre : Tolstoï arrive pour les lui donner. Avant tout autre, plus que tout autre, il est à la fois le traducteur et le propagateur de cet état de l'âme russe qu'on a appelé nihilisme.

(1) Roman d'Ivan Tourguénef.

Des critiques ont appelé Tourguénef le père du nihilisme parce qu'il avait dit le nom de la maladie et en avait décrit quelques cas ; autant vaudrait affirmer que le choléra est importé par le premier médecin qui en donne le diagnostic, et non par le premier cholérique atteint du fléau. Tourguénef a discerné le mal et l'a étudié objectivement ; Tolstoï en a souffert depuis le premier jour, sans avoir d'abord une conscience bien nette de son état ; son âme envahie crie à chaque page de ses livres l'angoisse qui pèse sur tant d'âmes de sa race. Si les livres les plus intéressants sont ceux qui traduisent fidèlement l'existence d'une fraction de l'humanité à un moment donné de l'histoire, notre siècle n'a rien produit de plus intéressant que l'œuvre de Tolstoï. Il n'a rien produit de plus remarquable sous le rapport des qualités littéraires. Je n'hésite pas à dire toute ma pensée, à dire que cet écrivain, quand il veut bien n'être que romancier, est un maître des plus grands, de ceux qui porteront témoignage pour le siècle.

Par une singulière et fréquente contradiction, cet esprit troublé, flottant, qui baigne dans les brumes du nihilisme, est doué d'une lucidité et d'une pénétration sans pareilles pour l'étude scientifique des phénomènes de la vie. Il a la vue nette, prompte, analytique, de tout ce qui est sur terre, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'homme ; les réalités sensibles d'abord, puis le jeu des passions, les plus fugitifs mobiles des actions, les plus légers malaises de la conscience. On dirait l'esprit d'un chimiste anglais dans l'âme d'un bouddhiste hindou ; se charge qui pourra d'expliquer cet étrange accouplement : celui qui y parviendra

expliquera toute la Russie. Tolstoï se promène dans la société humaine avec une simplicité, un naturel, qui semblent interdits aux écrivains de notre pays ; il regarde, il écoute, il grave l'image et fixe l'écho de ce qu'il a vu et entendu ; c'est pour jamais, et d'une justesse qui force notre applaudissement. Non content de rassembler les traits épars de la physionomie sociale, il les décompose jusque dans leurs derniers éléments avec je ne sais quel acharnement subtil ; toujours préoccupé de savoir comment et pourquoi un acte est produit, derrière l'acte visible il poursuit la pensée initiale, il ne la lâche plus qu'il ne l'ait mise à nu, retirée du cœur avec ses racines secrètes et déliées.

... Si l'on ne s'en tient qu'aux apparences, on retrouve chez Tolstoï, qui a devancé notre nouvelle école (1), beaucoup de l'esprit et des procédés de celle-ci : le nihilisme et le pessimisme comme inspiration, le naturalisme, l'impressionnisme et l'impassibilité comme moyens.

Tolstoï est naturaliste, si le mot a un sens, par son extrême naturel, par la rigueur de son investigation ; il l'est même à l'excès, car il ne recule pas devant le détail bas, grossier... Tolstoï est impressionniste, sa phrase essaye souvent de nous rendre la sensation matérielle d'un spectacle, d'un objet, d'un bruit... Enfin, il applique rigoureusement le premier dogme de l'école, l'impassibilité du conteur. Ici le pessimisme nihiliste est très logique avec lui-même. Persuadé de la vanité de toutes les questions humaines, le metteur en scène doit se maintenir de sang-froid, dans l'état de

(1) Ne pas oublier que ces pages furent écrites en 1886.

l'homme grave qui se réveille au milieu d'un bal à l'aurore, et considère comme des fous tous ces énergumènes qui pirouettent ; ou encore de l'étranger repu qui entre dans une salle où l'on dîne, et trouve grotesque le mouvement machinal de toutes ces bouches, de ces fourchettes. Bref, l'écrivain pessimiste doit rester un juge supérieur à ses personnages, comme le président des assises vis-à-vis de ses tristes justiciables.

Tolstoï emploie tous ces procédés, il les pousse aussi loin qu'aucun de nos romanciers ; comment se fait-il qu'il produise sur le lecteur une impression si différente? Pour ce qui est du naturalisme et de l'impressionnisme, tout le secret est dans une question de mesure. Ce que d'autres recherchent, lui le rencontre et ne l'évite pas. Il laisse une place à la trivialité, parce qu'elle en a une dans la vie, et qu'il veut peindre toute la vie ; mais, comme il ne s'attaque pas de parti pris aux sujets dont la trivialité fait le fond, il lui donne la place, après tout très secondaire, qu'elle tient dans tous les spectacles où se fixe notre attention ; en traversant une rue, en visitant une maison, on se heurte parfois à des objets dégoûtants ; l'accident est rare si l'on ne cherche pas ces objets. Tolstoï nous en montre juste ce qu'il faut pour qu'on ne le soupçonne pas d'avoir balayé d'avance la rue et la maison. De même pour l'impressionnisme ; il sait que l'écrivain peut essayer de rendre certaines sensations rapides et subtiles, mais que ces essais ne doivent pas dégénérer en habitude de nervosité maladive. Surtout, — et c'est là son honneur, — Tolstoï n'est jamais obscène ni malsain. Guerre et paix est dans les mains de toutes

les jeunes filles russes ; Anna Karénine déroule sa donnée périlleuse comme un manuel de morale, sans une peinture libre.

Quant à l'impassibilité, celle de Tolstoï s'impose pour des raisons plus profondes. Stendhal et Flaubert — je ne parle que des morts — se sont institués juges de leurs semblables ; ils me donnent toutes les créatures pour dignes de leur pitié. Au nom de quel principe supérieur? Pourquoi laisserais-je prendre à ces demi-dieux cette domination sur moi? Car enfin, je connais M. Henri Beyle ; c'est un agent consulaire, qui a servi sans éclat et vit comme ses bonshommes, mange le même pain, souffre les mêmes nécessités. Où puise-t-il son droit de persiflage? Il écrit bien : que m'importe ! Cela aussi est une vanité de lettré chinois et ne lui donne aucune autorité sur mon jugement. Je connais M. Gustave Flaubert ; c'est un Rouennais malade qui fait des charges d'atelier aux bourgeois ; son grand talent ne prouve pas qu'il raisonne des choses plus pertinemment que vous ou moi. Si je suis pessimiste, je trouve à mon tour les prétentions littéraires de ces messieurs aussi funambulesques que les décrets du prince de Parme ou les études scientifiques de Pécuchet.

Tolstoï, lui aussi, traite de haut ses personnages, et sa froideur touche de bien près à l'ironie ; mais, derrière les marionnettes qu'il fait mouvoir, ce n'est pas sa pauvre main d'homme que j'aperçois, c'est quelque chose d'occulte et de formidable, l'ombre de l'infini toujours présente ; non pas un de ces dogmes arrêtés, une de ces catégories de l'idée divine sur lesquelles mon nihilisme pourrait mordre ; non, mais une interrogation muette sur

l'inaccessible, un soupir lointain de la fatalité dans le néant. Alors le théâtre de Polichinelle s'élargit, il devient la scène d'Eschyle : dans les ténèbres du fond, au-dessus du misérable Prométhée, je vois passer la Puissance, la Force, les éternelles inconnues qui ont vraiment le droit de ricaner sur l'homme ; et devant elles, je me courbe.

Autre raison : comment tiendrais-je pour des mages impassibles, ou simplement pour des traducteurs sincères de la réalité, ces artistes que je sens préoccupés tout le temps de leurs effets, M. Beyle qui aiguise des concetti, M. Flaubert qui essaye des périodes musicales, des rythmes sonores de mots? Tolstoï est plus logique; il sacrifie de propos délibéré le style pour mieux s'effacer devant son œuvre. A ses débuts, il avait souci de la forme ; je rencontre des pages de style dans les Cosaques et les Trois Morts; depuis, il a éliminé volontairement cette séduction. Ne lui demandez pas l'admirable langue de Tourguénef ; la propriété et la clarté de l'expression, sinon de l'idée, voilà ses seuls mérites. Sa phrase est lâchée, fatigante à force de répétitions ; les adjectifs s'accumulent sans ordre, autant qu'il est besoin pour ajouter des touches de couleur à un portrait ; les incidentes se greffent les unes sur les autres pour épuiser tous les replis de la pensée de l'auteur. A notre point de vue, cette absence de style est une infériorité impardonnable ; mais elle me paraît la conséquence rigoureuse de la doctrine réaliste, qui prétend écarter toutes les conventions ; or, le style en est une, c'est, de plus, une chance d'erreur interposée entre l'observation exacte, des faits et notre regard. Il faut bien avouer que ce

dédain voulu, s'il blesse nos prédilections, ajoute à l'impression de sincérité que nous recevons. Tolstoï, suivant b mot de Pascal, « ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre ; on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous la fait sentir ».

Je veux noter encore une différence entre le réalisme de Tolstoï et le nôtre ; le sien s'applique de préférence à l'étude des âmes difficiles, de celles qui se défendent contre l'observateur par les raffinements de l'éducation et le masque des conventions sociales. Cette lutte entre le peintre et son modèle me passionne, et je ne suis pas le seul. Que vous le vouliez ou non, ce sont les sommets qui attirent d'abord notre regard dans le spectacle du monde ; si vous vous attardez dans les bas-fonds, le public ne vous suit pas, il court demander au plus médiocre faiseur des histoires de grandeurs ; soit de la grandeur morale, qui brille partout et ramène à l'étude des humbles ; soit de la grandeur sociale, qui s'étale dans certaines conditions. Vous ne retenez ce public que par l'obscénité, par une prime à ses instincts les plus brutaux ; nous attendons encore le roman naturaliste de mœurs populaires qui se fera lire en restant décent. Chaque matin, des journaux avisés impriment pour la foule le compte rendu de fêtes qu'elle ne verra jamais ; ils savent bien que sa curiosité se porte à ces récits plus volontiers qu'aux descriptions de cabarets. Comme tout ce qui vit, elle regarde en haut ; placez-la entre un microscope et un télescope : les deux magiciens font voir des merveilles,

et pourtant la foule n'hésitera pas, elle ira aux étoiles.

J'ai essayé de démêler les traits qui semblent faire rentrer Tolstoï dans tels ou tels compartiments inventés par notre rhétorique ; au fond, je sens bien qu'il leur échappe et qu'il m'échappe. C'est que toutes ces étiquettes sont assez factices, toutes ces querelles assez puériles. Avec notre goût de symétrie, nous forgeons des classifications bornées pour nous reconnaître dans le désordre et la liberté de l'esprit humain ; nous y réussissons autant que l'astronome à inscrire tout le ciel dans les douze signes de son petit rond de papier. L'homme, dès qu'il sort des médiocres, nargue nos toises et nos compas ; il combine dans des proportions toujours nouvelles les diverses recettes que nous lui offrons pour nous charmer. L'univers, avec son humanité, ses océans, ses cieux, est devant lui comme une harpe aux mille cordes, qu'on croyait toutes essayées ; le passant tire un accord du vieil instrument pour rendre son interprétation personnelle de cet univers ; son caprice a marié ces cordes usées sur un mode nouveau, et de ce caprice naît une mélodie inouïe, qui nous étonne un instant, qui va grossir le vague murmure de la pensée humaine, le trésor d'idées sur lequel nous vivons.

(Le Roman1 russe. )

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