LAMARTINE
les Harmonies poétiques, a sombré au fond d'un sac, sur une des routes de l'Argonne, quand on y perdait tant de chères dépouilles, il y a vingt ans (1). Du jour où j'eus trouvé cet interprète, toutes les choses de la Nature et mes propres sentiments prirent une signification certaine, une physionomie connue, une voix intelligible. Je savais nommer ce qui avait été jusqu'alors sans nom. Les impressions reçues du monde extérieur, tombant dans une âme façonnée par ce maître, s'y modelaient exactement sur les formes qu'il m'avait données. De la montagne où je le portais, dans un pays assez semblable au sien et commandé de même par les sommets des Alpes, les aspects de la terre réapparaissaient à travers V Isolement et le Vallon, les couleurs de la végétation à travers V Automne, les feux du ciel de nuit à travers le Soir. Ainsi pour le monde moral ; ainsi pour les contrées que j'ignorais, pour cette géographie de rêve qu'il m'enseignait, l'Italie, les mers du Midi, visions désirées à travers lui, arrêtées à jamais dans les tableaux qu'il en avait tracés. Tout d'abord, je crus être seul à sentir avec ce frère l'univers d'émotions qu'il avait créé pour nous deux ; par la suite, je m'aperçus qu'il transportait tous ses lecteurs aussi loin, aussi haut, et, naturellement, j'éprouvai quelque chagrin de me voir ainsi remis dans le rang ; enfin, avec la sagesse tardive, j'ai compris que s'il était grand, doux et bienfaisant, c'est parce que la multitude des hommes communiait en lui.
(1) Écrit en 1890.