LE STYLE DE J.-J. WEISS
Voilà une prose qui se fait rare ; elle est facile, jamais plate, on peut la lire sans lexique ni sueur. Nous avons le tympan un peu blasé par de grands vacarmes de cuivre, aujourd'hui que la plus petite chanson s'enfle dans un ophicléide ; d'aucuns trouveront cette langue maigre et sèche. Elle est musclée pour marcher loin et longtemps, comme ces voltigeurs de jadis que M. Weiss affectionne. Avec cette langue trotte-menu, armée au dixhuitième siècle pour la course et pour la guerre, nous avons soumis le monde à notregénie. L'étranger qui a pris vingt leçons de français l'entend sans effort ; il en est tout aise et reconnaissant. Par contre, elle désespère le lettré qui la soumet à l'analyse ; nul procédé, et pourtant mille secrets industrieux qu'on soupçonne, la trace bien recouverte d'un travail acharné. Émerveiller les habiles sans qu'il y paraisse pour les simples, c'est le signe de l'excellence dans tous les arts.
Que j'aime à le rencontrer, ce français de vieille race, approprié aux exigences les plus compliquées des temps nouveaux ! Que j'aime cette pensée discrètement habillée, qui passe au milieu des brocarts, des falbalas, des étoffes chatoyantes, comme une jeune femme revenue d'autrefois,
vêtue d'une ancienne perse aux fleurs pâles ; fleurs éteintes, semble-t-il, tant elles sont harmonieuses, joie et repos de l'œil fatigué par les tons criards. On en cueillerait des brassées, de ces pervenches, tout le long des pages du livre. En Alsace, l'auteur parle de nos espérances : « C'est un bleu qui nous flatte et sourit. » Il décrit le Rhin : « La rive à Kehl est plane et morne des deux côtés. » D'autres auraient épuisé leur palette pour peindre ce paysage, et la peinture ne serait pas plus vive. Sur la cathédrale de Strasbourg, « la flèche a l'air de jaillir du fond du Rhin ; le Rhin a l'air de la porter flottante, au-dessus de son lit, comme une fleur des eaux ». Le petit cadet entre à l'école militaire allemande : « Si jeune, entre huit et dix ans, il a quitté papa et maman, le cœur bien gros, pour venir à Oranienstein revêtir l'uniforme de l'empereur et roi. C'est pour la vie ! C'est comme une prise de voile I » Tout ce morceau est exquis, et de même tant d'autres légers crayons : le capitaine qui dirige l'école, les notables alsaciens, le vieil homme de Dannemarie qui sciait des troncs d'arbres à l'ombre d'un platane : des épisodes ou des portraits ramassés en vingt lignes, présentés sans malice apparente, comme ferait un enfant. Oh ! qu'il faut d'astuce pour conter comme les enfants et n'y pas mettre de gaucherie ! Et quand l'émotion vient, rapide et contenue, ce n'est rien, ce petit frisson sous l'épiderme, et cela secoue de la tête aux pieds.
On a pu alléguer plus d'un grief contre l'École normale ; mais on doit lui savoir gré de nous garder la tradition de ce style, îlot qui résiste à la fantaisie débordée. Il ne faut pas demander à