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PORTRAIT DE JEAN D'AGRÈVE

J'avais connu Jean d'Agrève sur les bancs du collège Sainte-Barbe, où nous fîmes nos études ensemble. Je le retrouvai plus tard enseigne à bord du Château-Renault, le stationnaire que notre division du Levant détachait au Pirée ; j'étais moi-même alors secrétaire à la légation d'Athènes. Notre liaison d'enfance se resserra à cette époque ; elle a persisté, solide et confiante, jusqu'à la disparition de Jean.

Je le revois encore dans la division des petits, à Sainte-Barbe, ce nouveau qui avait attiré sur sa tête toute la hargne flottante dans une cour de collège. Il apportait à la vie commune le caractère qu'on y tolère le plus difficilement. Sauvage comme un merle, insociable et silencieux d'habitude, des élans subits d'expansion naïve le livraient sans défense à ses bourreaux. Les enfants d'abord, le hommes plus tard s'acharnent d'instinct contre ces natures où ils devinent une force à briser, un cœur tendre à torturer. Dès le premier jour, nous fûmes tous ligués pour civiliser le Bédouin; on lui donnait ce sobriquet parce qu'il nous arrivait de Bédouin, un petit bourg du Comtat accroché aux croupes méridionales du mont Ventoux.

D'Agrève avait grandi là, dans une morose gen-

tilhommière des hautes garigues. Sa famille, d'une ancienneté sans éclat, était attachée depuis des siècles à cette, terre pauvre. Ce sont des pays de bonne race, disait-il, sève de Provence fortifiée de sève de montagne, gens solides et doux qui voient des chênes sur leurs têtes et des oliviers sous leurs pieds. La vieille souche, ensevelie dans ce pli de roches, y accumulait des forces que nul de ses rejetons n'avait encore dépensées au dehors. Jean tenait de son ascendance provençale une sensibilité de cœur et une vivacité d'esprit qui semblaient combattues, refrénées en lui par l'influence du sang maternel. Sa mère était une Bretonne du pays de Léon, fille d'une lignée de marins ; M. d'Agrève le père avait rencontré et épousé Mlle de Kermaheuc durant un séjour à Toulon. J'attribuais au hasard de cette union les contrastes de mon ami, fait de brume et de lumière, de mélancolie et d'ardeur. Ses désirs et ses dégoûts de l'action, sa paresse méditative brusquement secouée par la recherche de l'aventure, les soudains abandons de confiance et de gaieté qui rompaient sa retenue farouche, tout en lui me donnait l'impression d'un chaud rayon de soleil brisé sous les vagues froides de l'Océan. Je m'expliquais les singularités de Jean par sa double origine, puisque c'est aujourd'hui l'explication à la mode pour la formation mystérieuse de l'homme intérieur ; mais que le diable m'emporte si je sais, et si d'autres savent, pour celui-là comme pour beaucoup de ses pareils, où il avait pris le métal mal fondu de l'armure qu'il apportait au combat de ce monde.

(Jean d'Agrève.)

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