LES ILES D'OR
Les Iles d'Or I l'admiration de nos pères les avait bien nommés, ces anneaux visibles de la chaîne sous-marine qui relie les Alpes du littoral à la Corse et à la Sardaigne. Souvent, de la haute mer ou de la côte, mon regard avait convoité les trois sœurs, souriantes dans leur bain de lumière. J'étais surtout attiré par la mystérieuse Port- Cros : aucun de mes camarades n'y avait atterri ; personne ne m'avait dit combien elle est belle. Je la découvre, je l'explore, cette Corse en miniature, montagneuse et boisée. Du sommet culminant, un rameau se détache et court au sud, parallèle à la mer qu'il domine d'une hauteur de deux cents mètres ; sa muraille abrupte dévale vers les eaux. Nulle falaise bretonne ou normande ne peut rivaliser d'élévation et de pittoresque avec ce pan de montagne coupé à pic sur l'abîme. Une robe de pins tordus par le vent du large tremble perpétuellement sur les flancs de la roche, descend par endroits jusqu'à ses pieds ; ailleurs, la paroi lisse et nue reçoit le soleil sur son miroir aveuglant, phare diurne que les navigateurs distinguent de très loin.
Au nord et à l'ouest, les chaînons s'inclinent doucement jusqu'aux plages qui regardent le continent. Sur leurs pentes, les forêts de chênes verts
et de pins d'Alep alternent avec un épais maquis d'arbousiers, de myrtes, de romarins, de bruyères. Ces arbustes atteignent et dépassent la taille d'un homme. Au moment où j'abordai à Port-Gros, les hautes bruyères blanches fleurissaient, l'île entière était couverte de ces grands bouquets vert et blanc, mariés aux étoiles bleu pâle du romarin, aux touffes argentées du cinéraire maritime. Abritées entre les coteaux, des vallées se creusent et s'évasent vers la mer, elles lui portent les ruisseaux qui vivifient dans ces fonds tièdes la végétation méridionale : oliviers, amandiers, mûriers, vignes, figuiers. Je ne retrouve pas à Port-Cros l'Afrique de parade et de serre chaude créée par les jardiniers de la Corniche sur quelques points de notre littoral ; on sent pourtant l'Afrique plus proche, dans ces vallées où l'oranger, le palmier, le chêne-liège, le laurier-rose ne survivent que par quelques représentants, témoins des anciennes cultures abandonnées. Les palets épineux du figuier de Barbarie et les glaives de l'aloès font sentinelle autour des vergers, autour des vieux forts, dont les glacis disparaissent sous un manteau de sorcie, cette plante grasse que le peuple appelle patte de sorcière, et qui jette sur les murailles une si riche tenture de vert glauque et de fleurs vermeilles. Au moindre effort de l'homme, ces vallons fertiles lui rendraient tous les fruits de la zone africaine. L'homme les leur demandera sans doute, il ne tolère plus les perles qui ne rapportent pas. Il demandera le fer et l'argent aux rochers qui continuent à Port-Cros les filons voisins de la mine des Bormettes. La trace de ces métaux est visible dans les éclats de schiste micacé dont tous les chemins