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SUR L'ÉTANG DE JOSSÉ

Tournoël engagea les avirons dans les tolets, poussa vivement au large.

Il dirigeait la barque vers la rive opposée. La forêt y dévale du sommet des collines en masses profondes ; les chênes et les trembles font une large barre d'ombre sur l'eau qui baigne leurs pieds. Près de descendre dans cette mer de verdure, le soleil la nimbait d'une lumière cuivrée ; ses rayons obliques rasaient les cimes des arbres, filtraient entre les dernières branches, allumaient des flammes roses sur la nappe où glissait le bateau. Il n'y avait ni vent ni haleine dans l'air léger, encore chaud à cette fin de jour ; la nacre éparse dans l'atmosphère de septembre estompait en douceur toutes les lignes du paysage, arêtes brillantes de l'ardoise sur la silhouette grise du château, lointains boisés qui bleuissaient à l'horizon, nuages colorés de pourpre sur le pâle outremer du ciel. Quelques taches rousses annonçaient l'arrièresaison, dans le feuillage des arbustes où elle choisit ses premières victimes. On était à cette limite indécise des beaux jours qui change de nom avec les dispositions de chacun : l'été encore, pour les natures exubérantes, sourdes aux pas furtifs du temps ; déjà l'automne pour les complexions intui-

tives, sensibles aux nuances des choses qui déclinent et finissent. Il en est de nous comme des arbres de la forêt : tous ne sentent pas à la même heure l'éveil du printemps, l'alanguissement de l'automne ; les espèces plus délicates devancent la saison des autres.

Millicent appartenait à cette famille hâtive : âme de passage, elle avait les intuitions des oiseaux migrateurs. Elle s'absorbait dans la contemplation des jeux de lumière sur le miroir irisé ; son corsage de gaze blanche y mettait un reflet d'aile de cygne. Tournoël ramait et la regardait. Les quelques phrases banales échangées au départ moururent vite sur leurs lèvres : après les mots sur lesquels ils s'étaient séparés l'avant-veille, la conversation ne pouvait reprendre entre eux que pour une réciproque ouverture des cœurs. Elle l'attendait, ramassée dans un silence qui était déjà un encouragement à parler. Il laissa tomber les rames ; la barque avait traversé tout le découvert de l'étang, elle entrait dans la zone ombreuse que protégeait la voûte des chênes ; des roseaux l'arrêtèrent, au fond d'une petite anse où s'égouttaient les sources forestières. Un tapis de plantes aquatiques prolongeait la végétation de la berge sur ces eaux sombres et fraîches. Quelques fleurs attardées, nénuphars et boutons jaunes du souci d'eau, perçaient le réseau flottant où s'emmêlaient la renouée, le plantain, la lysimaque ; les fuseaux lancéolés de la massette et de la sagittaire frôlaient le flanc du bateau. Millicent se pencha sur le bordage, ramena la longue tige d'un nénuphar blanc. Elle voulut la redresser : les gouttes d'eau qui tombaient du calice sur sa main

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