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SUR L'ETANG DE JOSSÉ

l'obligèrent à relever sa manche ; les perles liquides roulèrent sur l'attache du bras, y retrouvèrent la blancheur mate de la corolle d'où elles sortaient.

Gênée par le regard que le jeune homme attachait sur ce bras nu, elle dit, pour rompre un silence devenu trop lourd :

— Aimez-vous ce lis des étangs, si pâle, qui pleure toujours en ployant sur sa tige? Pour moi, c'est un souvenir d'enfance. Nous habitions près de Padoue une maison entourée de fossés : les ninfées, comme nous les appelons, y venaient en abondance ; j'allais en cueillir des brassées et je m'en faisais des couronnes.

— Je sais, dit-il, une autre fleur d'eau que vous aimeriez; une plante vagabonde que j'ai souvent poursuivie, sur les bords marécageux du Tchad, entre les lotus et les papyrus. Le botaniste de la mission l'affublait d'un nom savant, la pistia stratiotis; mes noirs la nommaient dans leur langage « l'herbe sans patrie », parce qu'elle flotte sur les eaux, toujours errante. Elle me plaisait, la plante fugitive.

— Oui, fit-elle, je crois que je l'aimerais, votre herbe sans patrie. Quel meilleur emblème de ma vie?

(Le Maître de la mer.)

Louis avait rencontré le Père Abel au Niger ; le jeune missionnaire lui avait laissé l'impression d'un homme rare : intelligence libre et séduisante, au service d'un admirable cœur d'apôtre.

Sa prévention favorable d'autrefois devint une chaude sympathie quand les longues causeries de ce voyage en mer lui eurent fait mieux connaître le Père Abel. Tournoël amena l'entretien sur l'expansion américaine, et plus généralement sur l'absorption du monde par la puissante race anglosaxonne. Il ne dissimula pas au religieux son découragement.

— Je vous admire, mon Père ; mais que peuvent vos efforts, et les nôtres, contre ce nouveau déluge? Il va submerger la face du globe, et jusqu'aux empreintes glorieuses que notre race y avait laissées ; comme dans cette Egypte où nous allons.

— Déluge, dites-vous? Alors, il y a toujours l'Ararat, fit en souriant le missionnaire ; on y gare son arche, et l'on attend que les eaux aient décru. Je vais construire ma petite arche, là-bas.

— Je vous dis que rien ne leur résiste, j'en sais quelque chose. Ils sont si formidablement armés ; des deux armes qui viennent à bout de tout : la volonté, l'argent.

— Je ne vois pas pourquoi vous nous déshéritez de la volonté. La nôtre a besoin de se retremper, peut-être ; mais le métal en est bon, une assez longue histoire l'atteste. Quant à l'argent, détrompez-vous sur sa vertu ; il détruit plus qu'il ne fonde. Apparence, son pouvoir, presque toujours funeste à celui qui en dispose. Je veux bien que l'argent soit un engrais utile pour l'arbre qu'on plante : mais cet arbre ne peut sortir que d'une graine, l'idée; et quand l'idée s'appelle une foi, il n'y a pas de limites à la croissance de l'arbre.

— Ils ont leur idée, eux aussi, et même leur foi. Ils croient fermement à la supériorité, à l'avenir de leur race : comme nos aînés croyaient à la primauté de la nôtre. Un Américain, le fameux Robinson, contait récemment devant moi un trait de Cecil Rhodes qu'il disait tenir de bonne source : le Napoléon du Cap voulait fonder un ordre religieux sur le modèle des Jésuites, pour propager par toute la terre l'idée anglo-saxonne ; et cette congrégation de missionnaires se serait recrutée parmi leurs multimillionnaires.

— Missionnaires ! Millionnaires ! s'écria en riant le Père Abel : voilà des mots qui riment peut-être fort bien, mais qui hurlent d'être accouplés ! Ah ! le pauvre homme ! Il ne savait donc pas que toute la force d'un ordre religieux est dans le renoncement de ses membres? Que veulent les apôtres? Gagner des âmes. On ne gagne les âmes que par le désintéressement.

— N'est-il pas dit pourtant dans un des livres sacrés : Pecuniœ obediunt omnia, tout obéit à l'argent ?

— Oh ! fit le Père Blanc avec sa gaie liberté de parole, oh ! c'est ce vieux sceptique d'Ecclésiaste qui a dit cela ! Un livre qui s'est glissé dans la Bible, peut-être, afin que votre Renan ne s'ennuyât pas trop en la traduisant ! Le livre d'un désabusé, d'un moraliste fatigué, qui avait sept cents femmes : méfions-nous de ce moraliste, en dépit de sa réputation de sagesse. — Tenez, ii y a mieux dans notre littérature.

Le Père Abel tira de la poche de sa robe un petit volume du Nouveau Testament.

— Vous avez lu les Actes des Apôtres?

— Mon Dieu, il y a déjà quelque temps, répondit l'officier.

— Relisez-les : ce devrait être le manuel de l'explorateur, du colonisateur, de quiconque prétend fonder quelque chose. L'empire romain à son apogée valait bien, j'imagine, l'empire mondial que vos Anglo-Saxons rêvent d'édifier. Le monde accessible était plus petit, alors, mais Rome le tenait tout entier ; on ne fera pas mieux, comme établissement solide sur la terre. Les sesterces reluisaient tout autant que les dollars ou les guinées ; et rien ne résistait au choc des légions. Cependant quelques pêcheurs, quelques artisans ont démoli cette puissance unique, pour y substituer la leur. Vous savez s'ils étaient pauvres ; vous vous rappelez : « ni bâton, ni sacoche, ni pain, ni monnaie, ni deux tuniques... » Mais ils portaient ce qu'il y a de plus riche, de plus fort, de plus invincible : une idée ; la plus grande idée : notre foi. Demandez à ces flots qui ont vu l'Apôtre à l'œuvre, sur tout le pourtour de leurs rivages : Ils vous diront comment Paul leur a désappris le

nom de César, pour leur apprendre le nom de son Christ ; comment il a donné à ce Christ ces terres et ces eaux. Ce que Paul a fait, chacun de nous peut le recommencer, contre tous les empires qui recommenceront Rome. Il n'y faut qu'une foi, et un peu de patience. Ah ! je vous accorde qu'il ne faut pas trop brusquer le temps, l'allié sans lequel on ne fonde rien !

(Le Maître de la mer.)

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