L'ILE DE RODA
Au baisser du jour, Millicent suivait la longue me qui mène au Vieux-Caire, jusqu'au bac du passeur de Roda, sur le petit bras du Nil. Elle gagnait la berge, dans la procession des femmes fellahs qui rechargeaient sur leurs têtes les jarres pleines : statues en marche, droites et souples comme les fûts des palmiers, drapées comme ils le sont dans les voiles bleus du soir. Elle se faisait passer dans l'île, allait se perdre dans les jardins de la pointe, près du Nilomètre. Ces parterres d'orangers aux allées droites, bordées de roses ; ces kiosques de marbre blanc ; la pergola festonnée de vigne au bord de l'eau ; le noble délabrement de ces choses anciennes, tout lui était ressouvenir émouvant de son Italie; lieu d'une sobre grâce florentine, encadré dans la majesté du fleuve égyptien. Millicent ne se lassait pas de voir venir à elle, du fond de l'horizon, et glisser à ses pieds les fuseaux blancs des longues voiles aiguës, sous lesquelles des hommes chantaient la mélopée arabe qu'elle aimait. Elle se lassait moins encore de son ravissement quotidien : la mort glorieuse et chaque soir variée des journées qui tombent dans le Nil, comme des perles irisées, en jouant avec la lumière