FÉODALITÉ MODERNE
Comme la plupart de nos districts ruraux, l'Eauzan appartenait à cette minorité active qui courbe sous le joug, par les faveurs et par la terreur, une majorité moutonnière. Jacques, ancien chartiste, goûtait parfois une volupté d'historien devant cette transformation moderne de la féodalité : elle lui rendait intelligibles et présentes les époques où une poignée de gens de main, bien soldée, habilement manœuvrée par un baron rapace, asservissait facilement tout un pays.
Il se rappelait un exemple qui avait éclairé pour lui cette loi de survivance. Au temps où il rédigeait sa thèse sur le vicomte Bernard Aton, seigneur de Carcassonne au douzième siècle, ses recherches l'avaient retenu quelques jours dans la pittoresque cité. Au sommet de la colline qui porte la relique restaurée par Viollet-le-Duc, entre les clochetons et les courtines du merveilleux décor d'opéra, tout le moyen âge apparaît aux yeux en grandes lignes simples. Deux édifices pour les deux puissances : une belle maison pour Dieu, l'église ; une forte maison pour le seigneur, le château ; une enceinte de remparts qui abrite les masures du petit monde, réfugié sous la protection de ces deux puissances, leur payant dîme et tribut afin de vivre en sûreté.