FÉODALITÉ MODERNE
Tandis que Jacques admirait cette synthèse de pierre, son guide lui avait montré dans la rue de la Barbacane, sous un figuier, une modeste maison blanche où pendaient des panonceaux ; et, sur le pas de la porte, un homme au profil sarrasin, nez en bec d'aigle, moustache grise, cheveux en brosse, vieille tête d'oiseau de proie camarguais. C'était le notaire Duputel ; ce même Duputel devenu depuis lors ministre, président du Conseil, une des colonnes de la République ; ce Duputel que Jacques allait retrouver sur le fauteuil de la présidence au Palais-Bourbon.
A l'époque où le jeune homme l'avait aperçu, le notaire de Carcassonne n'était encore que l'agent principal de l'ancien député opportuniste ; il était déjà le seigneur de la cité. Fort de la protection de son patron, il tenait tout le petit monde d'alentour par le prêt hypothécaire et par le Code. Lui aussi, il s'appuyait sur une église, sur un clergé : sur l'école laïque, ouverte là-haut par ses soins ; sur les instituteurs, qui façonnaient les âmes aux idées les plus propres à maintenir le peuple en son pouvoir. Quand l'opinion eut glissé sur la pente radicale où il la conduisait insensiblement, Duputel subtilisa le mandat de son protecteur, asservit à son ambition la clientèle électorale qu'il avait formée pour un a'utre. Sous des masques nouveaux, avec moins d'étalage et de brutalité, Andarran avait reconnu le vieil équilibre féodal, persistant dans la cité du passé. Duputel faisait dans cette enceinte de remparts ce qu'avait fait au moyen âge le vicomte Bernard Aton ; il y dressait à son service des vassaux qu'il protégeait contre les exigences de l'État central, moyennant tribut et
parfaite soumission. La machine moderne fonctionnait moins durement que l'ancienne, sans batailles ni sièges, sans morts d'hommes ni pillages violents, avec des souffrances muettes chez les porteurs du joug ; mais c'était la même machine à comprimer les faibles, au profit du plus fort, du plus adroit.
(Les Morts qui parlent.)