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LE GOUVERNEMENT DES HOMMES

« J'ai essayé de m'intéresser au gouvernement des hommes. J'ai vu de près comment ça se triturait, lorsque j'étais aide de cuisine à l'Elysée. Il m'a paru que les faits menaient souverainement d'honnêtes doctrinaires qui croient les diriger. Il m'a paru qu'à ce jeu la prime était trop forte pour les charlatans et les coquins, habiles à flatter et à duper un despote cent fois plus exigeant que Louis XIV. Tu connais mes rengaines : je sais que leur absolu te fait sourire ; ton métier t'affermit dans la persuasion que tout se tasse à la longue et se raccommode avec des pièces mal jointes, comme tes convictions, affreux orléaniste qui sers une république et n'es au fond qu'un affreux sceptique. Vis seulement deux cents ans, ce que je te souhaite, et tu verras que j'ai raison. Ce pauvre peuple eut la fière idée, voilà tantôt un siècle, qu'il se porterait mieux s'il se coupait la tête, que le monde entier l'imiterait et serait parfait M;ent heureux. Depuis lors, le tronc décapité ne fait plus que des gestes réflexes ; il se rajuste maladroitement des têtes artificielles, il les arrache aussitôt dans un spasme de révolte ; quoi que tu en dises, ça ne se recolle pas, une tête coupée, ça ne s'achète pas au marché électoral ; ça ne se retrouve

pas dans le bric-à-brac de famille : c'est un legs des siècles qu'on ne remplace plus, quand on l'a jeté à l'égout. Et sans tête on ne peut pas marcher. Tirez-vous de là. Ce n'est pas à nous autres marins qu'on en fera accroire avec votre catéchisme libéral : nous savons tous qu'un navire est fatalement perdu, s'il n'obéit pas à l'impulsion unique d'un cerveau, d'une volonté, d'un bras dirigeant tous les bras. Comme nous, le plus insubordonné de nos matelots sait qu'il irait vite nourrir les poissons, si le commandement faisait défaut une seule nuit. Or, toute ridicule qu'elle soit à force d'usure, la métaphore du vaisseau de l'État demeure rigoureusement exacte : ce qui serait folie sur un petit bateau ne peut pas être raison sur le grand... »

(Lettre de Jean dAgrève à Nestor du Plantier.)

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