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UN ROYALISTE

Quoiqu'il eût passé la soixantaine, le marquis de Kermaheuc restait vert et svelte dans ses vêtements de coupe surannée, tels qu'en portaient les élégants du second Empire ; le visage hautain gardait entre les favoris grisonnants ses belles arêtes fermes ; le bleu de France était encore vif dans l'œil clair, sous un rude buisson de sourcils.

Le marquis Alain de Kermaheuc, de la branche des Kermaheuc de Morlaix, était cousin de l'amiral. Seul du nom, depuis la mort du marin ; dernier représentant de cette rude lignée de gens de mer. Elle est ancienne au pays de Léon. Un des ascendants du marquis, impliqué dans la conspiration du comte de Chalais, eut la tête tranchée sur le même billot que son seigneur. Des Kermaheuc furent tués aux côtés de Simon de Montfort. Le premier qu'on remémore passa en Angleterre à la suite du roi Jean, se rebella avec les barons de la Grande Charte, mourut insoumis. Le père d'Alain, appelé à la Chambre haute par Charles X, résigna la pairie en 1830 ; le jeune homme avait grandi en s'entendant menacer de la malédiction paternelle s'il servait jamais un d'Orléans ou un Bonaparte. Il ne sortit de sa lande qu'en 1870, avec son bataillon de mobiles, pour faire tête à l'invasion. Aux

élections de février 1871, les Bretons qu'il avait conduits au feu l'envoyèrent à l'Assemblée nationale.

M. de Kermaheuc se signala parmi les plus ardents des chevau-légers ; il s'employa à la restauration du trône, refusa tout compromis sur la question du drapeau ; ulcéré contre ses collègues orléanistes, auxquels il imputait l'échec de la monarchie, il s'opposa jusqu'à la mort du roi à toutes les tentatives de fusion. Le 3 septembre 1883, au couvent des Fransciscains de Goritz, ce fut lui qui ensevelit dans le caveau l'étendard fleurdelisé de Vendée. Et toutes ses espérances se flétrirent avec le rameau de lierre, rapporté de Goritz, qui encadrait le portrait du comte de Chambord au chevet de son lit, dans son modeste appartement de la rue de Monsieur. Depuis ce jour, M. de Kermaheuc s'était désintéressé de la politique active. Du bord de la fosse royale où il avait laissé son cœur, il contemplait les événements avec un scepticisme hostile, également irrité contre ce qui essayait de naître et ce qui achevait de mourir.

Il continuait de représenter sa circonscription, comme il faisait garder son clos, uniquement pour qu'un maraudeur n'y vînt pas braconner. Le renouvellement de son mandat n'était d'ailleurs qu'une simple formalité. Jamais une visite électorale, jamais une réunion ; huit jours avant le scrutin, les anciens des paroisses se rendaient au manoir ; on buvait quelques pots de cidre, le marquis Alain disait :

— Tout va mal, et demain sera pire qu'aujourd'hui : défendons-nous jusqu'à la fin.

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