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Préface de la 2" édition des Essais (mars 186G

La science et la morale pratique.

M. Jean Reynaud n'est pas le seul qui se soit laissé emporter par ce raisonnement si étrange et par ces tendances si naturelles. Nos plus grands maîtres, qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, ont été atteints ou effleurés du même mal que lui, et il n'en est pas un qui, vingt fois dans sa vie, n'ait prouvé et propagé sa doctrine en disant aux hommes qu'elle est consolante pour le genre humain. Le premier et le plus contagieux de ces exemples fut le Génie du christianisme. Les apologistes précédents parlaient à la raison et démontraient leurs dogmes par des faits et par des syllogismes. M. de Chateaubriand changea de route et prouva le christianisme par des élans de sensibilité et des peintures poétiques. L'efl"et fut immense, et tout le monde mit la main sur une arme si bien trouvée et si puissante. Chaque doctrine naissante se crut obligée d'établir qu'elle venait à point, que les circonstances la réclamaient, que les hommes la désiraient, qu'elle venait sauver le genre humain. Elle se défendit avec des arguments de commissaire de police et d'affiche, en proclamant qu'elle était conforme à la morale et à l'ordre public, et que le besoin de sa venue se faisait partout sentir. On imposa à la vérité l'obligation d'être poétique* et non d'être vraie. On répondit aux faits évidents la main sur son cœur, en disant : « Mon cœur m'empêche de vous croire. » On considéra la science comme un habit qu'on essaye, et qu'où renvoie s'il ne

1. N'est-ce point pourtant Taine lui-même qui écrivait sept ans plus tôt : « Fatigué des contradictions, je mis mon esprit au service de l'opinioji la plus nouvelle et la plus poétique? »

H. Taine. — Pages choisies. 4

convient pas. On démontra des doctrines usées par des arguments détruits, et l'on conquit la popularité et la puissance aux dépens de la certitude et de la vérité. — Nous souhaitons que M. Jean Reynaud soit le dernier défenseur de cette méthode : elle confond les genres, et il n'y a pas de pire confusion. L'utile et le beau ne sont pas le vrai; renverser les bornes qui les séparent, c'est détruire les fondements qui les soutiennent. Affirmer qu'une doctrine est vraie, parce qu'elle est utile ou belle, c'est la ranger parmi les machines de gouvernement ou parmi les inventions de la poésie. Établir la vérité par des autorités étrangères, c'est lui ôter son autorité. Ces preuves, qu'elle emprunte d'ailleurs, sont comme des soldats infidèles qui l'entourent de bruit et d'éclat avant la bataille, mais qui désertent pendant la bataille et la livrent sans défense à ses ennemis. Séparons donc la science de la poésie et de la morale pratique, comme nous l'avons séparée de la religion, gardons à chacune ses preuves, son autorité et sa méthode ; gardons à chacune son domaine, et surtout gardons à la philosophie le sien. — Un philosophe n'est pas un fournisseur du public, chargé de fabriquer des systèmes selon les caprices de son pays et de son siècle. Qu'il prouve, et sa tâche est faite. Tant pis pour la sensibilité des hommes si elle ne sait pas s'accommoder aux faits prouvés. La science ne doit pas se plier à nos goûts ; nos goûts doivent se plier à ses dogmes ; elle est maîtresse et non servante, et si elle n'est pas maîtresse, elle est la plus vile desservantes, parce qu'elle dément sa nature et dégrade sa dignité. Ceux qui font d'elle un instrument de flatterie font d'elle un instrument de mensonge, et ce n'est pas la peine de régner que de régner par de tels moyens. Qu'elle ne songe point à gouverner la foule ; qu'elle reste dans la retraite ; qu'elle ne s'attache qu'au vrai : la domination

lui viendra plus tard, ou ne lui viendra pas, n'importe. Kl le est à raille lieues au-dessus de la pratique et de la vie active; elle est arrivée au but et n'a plus rien à faire ni à prétendre, dès qu'elle a saisi la vérité. [P. 46-48.]

(Philosophie religieuse : M. Jean Reynaud, Pievue des Deux-Mondes, 1" août 1855.)

Les i&unes gens de Platon commentés par la statuaire antique.

... Il me semble que les statues antiques qui nous restent sont un commentaire de ce tableau. Elles expriment, comme les dialogues, la perfection de la race, le plein développement, la jeunesse et l'heureuse sérénité des âmes. Je montrerais au musée celle de Charmide. La beauté du corps est merveilleuse, svelte et forte, d'une proportion exquise. Ces sculpteurs n'eussent jamais fait l'Eve massive ni les trois Grâces charnues de Raphaël. Il est nu, debout, la tète un peu inclinée sur la poitrine, l'air sérieux et calme, immobile comme un être qui se laisse vivre ; l'attitude est d'une noblesse étonnante ; il semble au-dessus de toute agitation. La tête n'est pas plus expressive que le reste du corps ; le spectateur n'est pas attiré, comme dans les figures modernes, par la pensée du front, par la passion du regard ou des lèvres. On contemple aussi volontiers ces pieds agiles et cette forte poitrine que ce beau visage ; on est aussi heureux de sentir ce corps vivre que de voir cet esprit penser. La nature humaine ne s'est pas en lui, comme chez nous, développée toute d'un côté ; elle est encore en équilibre ; elle jouit de ses sensations autant que de ses sentiments, et de sa vie physique autant que de sa vie morale. Les

Grecs honorent l'athlète vainqueur comme le poète ou le philosophe, et les combats de force et d'agilité, qui sont chez nous les divertissements de la populace, sont chez eux une fête de la nation. Enfin ces yeux sans prunelle conviennent à une tête qui n'est pas expressive. Leur sérénité divine ne descend pas jusqu'à l'action et n'a pas besoin de regard. Peu à peu, en contemplant la statue, on devine son âme. On se rappelle le sérieux profond et le regard vague des chevaux de noble race qui paissent l'herbe et s'arrêtent un instant, levant la tête vers le voyageur qui passe. Une vie sourde se déroule silencieusement dans cet esprit calme; il ne raisonne pas, il rêve; de lentes images passent en lui, comme la suite des nuages sur le bleu lumineux du ciel. Mais, qu'on considère l'ovale pur et fier de ce visage, on verra que ce jeune homme qui repose est un soldat de Périclès et un disciple de Platon. [P. 81-85.] (Les Jeunes gens de Platon, Revue de l'Instruction ptdflique, 13 septembre 1855.)

Saint-Simon écrivain.

... Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans frein; de là son style, « emporté par la matière, peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer » . Il n'était point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant guidé ni par le respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels dépendent du goût régnant, mais sur des choses person-

nelles et intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs, et à se faire plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à lui-même. H violenta le français à faire frémir ses contemporains s'ils l'eussent lu; et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires; seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a que des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension nerveuse; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer les soubresauts de la verve inventive. Quand il peint les liaisons de Fénelon et de Mme Guyon, en disant que « leur sublime s'amalgama », cette courte image, empruntée à la singularité et à la violence des affinités chimiques, est un éclair. Quand il montre, chez les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, « un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne à travers le soin de se tenir et de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les distinguait malgi'é qu'ils en eussent », cette expression folle est le cri d'une sensation; s'il eût mis « un air vif, des regards ét^ncelants », il eût effacé toute la vérité de soti image ; dans sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la joie d'une sorte d'auréole. — Nul ne voit plus vite et plus d'objets à la fois ; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés, des idées explicatives attachées en appendice à la phrase principale, étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la volée, chacun par un trait unique. « L'après-dînée nous nous assemblâmes; M. de Guéméné rêva à la Suisse, à son ordinaire; M. de Lesdiguières, tout neuf encore, écoutait tout étonné; M. de Chaulnes raisonnait en ambassadeur, avec le froid et l'accablement d'un courage étouffé par la douleur de son échange, dont il ne put jamais revenir. Le duc de

Béthune bavardait des misères, et le duc d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortît rien. » — Ailleurs, les mots entassés et l'harmonie imita live impriment dans le lecteur la sensation du personnage. « Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et respirait jusqu'au suivant. » La phrase file comme un homme qui glisse et vole effaré sur la pointe du pied. — Plus loin, le style lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force des impressions. « La mesure et toute espèce de décence et de bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise superbe sur son trône. » Cette même phrase, qu'il a cassée à demi, montre, par ses deux commencements différents, l'ordre habituel de ses pensées. 11 débute, une autre idée jaillit, les deux jets se croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout hérissé d'additions inattendues, sorte de fourré inculte où les sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes s'entre-croisent, s'entassent, s'étouffent et étouffent le lecteur. Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de mode, le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout, pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente^ et, par-dessus tout, une opulence d'images passionnées dignes d'un poète. Ce style bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est celui de la nature elle-même; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'âme ; il est la notation littérale et spontanée des sensations.

Un historien secret, un géomètre malade de corps et d'esprit, un bonhomme rêveur, traité comme tel, voilà les trois artistes du xvii^ siècle. Ils faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux, fut le plus parfait; Pascal, clirétien et philosophe, est le plus élevé;

Saint-Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et

It; plus vrai. [P. 226-;228.] (Saint-Simon, Journal des Débats, 3! juillet, 3 et 6 août i856.)

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