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LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU XIX* SIÈCLE

Navarre ; ses maîtres pressentirent son éloqnence, son impétuosité, ses élans lyriques, sa capacité singulière dans la science des textes et dans les querelles d'érudition. Ils lui trouvèrent une voie. La théologie, par ses grands horizons métaphysiques, ouvre une large carrière à l'enthousiasme et à l'imagination; en même temps, elle s'appuie sur la connaissance approfondie des textes, sur les recherches de philologie, sur le talent de discuter sans rien prouver, de raisonner sans rien découvrir. D'autre part, la prédication est le plus bel emploi de l'éloquence. La chaire est le trône de l'orateur. 11 y parle en maître, il a Dieu dans sa main, il foudroie son auditoire, il ne descend jamais, comme l'orateur politique, dans les détails sees et minutieux d'une affaire particulière, il ne parle que du devoir en général, de la vie humaine, des dangers du monde, de la providence de Dieu. 11 ne sort jamais du ton imposant, et il peut entrer quand il veut dans le sublime, M. Cousin étudia la théologie et la prédication, et passa quatre ans au séminaire....

Il acheva ses études avec gloire, et fut dès lors considéré comme une des espérances du clergé français. Il s'attacha à Bossuet, et fit avec lui toutes ses retraites. Ce grand homme, théologien prudent, réprima quelques témérités de son disciple, et le retint dans les limites du dogme. 11 l'aima, car il trouvait en lui, quoique à un moindre degré, toutes les parties de son propre génie. La seule différence entre ces deux esprits, c'est que Bossuet était serein dans la grandeur et s'y trouvait dans son assiette, tandis que M. Cousin, pour y atteindre, avait besoin de s'exalter; Bossuet restait maître de lui-même au plus fort de son éloquence ; M. Cousin s'enivrait de ses propres paroles, et la fantasmagorie des images troublait la sûreté de son inspiration. Au reste, le jeune homme

suivit tous les pas de son maître; il fut comme lui théologien et philosophe; il voulut comme lui allier la raison et la foi; il accabla de superbes paroles les matérialistes qui commençaient à lever la tête; il aima la liberté pour lui-même, et défendit contre Rome les privilèges français, qui étaient les siens. 11 ne fut pas évêque, mais c'est qu'il préféra jouir à Paris des triomphes de son éloquence. D'ailleurs, on lui trouvait plus de talent pour prêcher que pour agir. Sa biographie ne dit pas s'il fut directeur de femmes; en tout cas, il n'eût accepté que les plus illustres pénitentes ; quoique roturier, il aimait les nobles et n'aurait voulu donner son avis que sur les grandes aventures du cœur. Un jour, par hasard, Mme de Longueville vint écouter son sermon; la belle pénitente pleura, et tout le monde confessa que le prédicateur s'était surpassé. Mme deSévigné, qui était là, manqua de se convertir, et l'écrivit à sa fille. Lorsque Bossuet eut quitté la chaire, son illustre élève passa pour le plus grand orateur de France. Il ranima le courage de Louis XIV pendant les revers de la guerre d'Espagne. Il tonna contre l'impiété naissante, et se retira du monde quand il vit que le courant de l'opinion publique avait tourné. Dans sa retraite, il réfuta les premiers ouvrages de Voltaire, et mourut laissant vingt volumes qui sont devenus classiques et que les élèves de rhétorique apprennent par cœur en même temps que les oraisons funèbres de Bossuet». [P. 198-202.]

i. Ce morceau figurait tel quel dans la première édilion du livre.

NOTICE

Tout en esquissant le plan d'un Traité de la connaissance, qui ne devait voir le jour sous sa forme définitive que douze ans plus tard, et en achevant son mémoire sur Tite- Live, laine songeait à s'ouvrir par des articles de critique la porte des journaux et Revues et à se faire connaître du grand public. « Probablement dans l'intervalle, écrivait-il à sa mère le 14 novembre 1853, je ferai quelques articles de revue et je tâcherai de les faire insérer. 11 faut absolument qu'au moment où le livre {V Intelligence) sera fini, j'aie assez de relations pour pouvoir le faire trompeter. Sans grosse caisse, le public ne vient pas, il se trouve qu'on a écrit pour les étoiles, auditoire poétique, mais insuffisant. » La Revue de l'Instruction publique, la Revue des Deux Mondes, le Journal des Débats s'ouvrirent successivement à lui. L'originalité de sa pensée et de sa méthode, la variété de son information, la vigueur et l'éclat de son style ne pouvaient manquer d'attirer vivement l'attention sur lui. « Pour sortir du compte rendu, disait-il, il faut démontrer une thèse, ou faire une découverte. » Et il prêchait d'exemple. Au début de 1858, il pubUait, sous le titre, inspiré de Macaulay, d'Essais de critique et d'histoire, un recueil de ses plus importants articles. Il le faisait précéder d'une Préface dans laquelle il répondait à quelques-uns de ses critiques, Sainte-Beuve, Guillaume Guizot, Gustave Planche, Prévost-Paradol, J.-J. Weiss, et exposait sa propre méthode, toute philosophique et a anatomique », ou psychologique, pour mieux dire.

Le recueil d'Essais de critique et d'histoire a été considérablement remanié dans les éditions successives qui en ont été publiées (1858, 1866, 1874, 1882). La Préface a été corn-

plètement refaite à partir de la 2* édition. Nous suivons l'édition définitive (1904'), dans laquelle les articles ont été classés d'après l'ordre chronologique de leur apparition.

L'art de Sainte-Beuve.

Peindre, c'est faire voir, et c'est un emploi tout spécial que de faire voir les personnages passés. Si quelqu'un s'y efforçait, il faudrait qu'il eût été préparé à ce travail d'artiste par des études d'artiste; qu'il eût été, dans sa jeunesse, romancier comme Walter Scott» et même poète ; qu'à ce titre il aperçût naturellement et de prime-saut les plus légères nuances et les plus fragiles attaches des sentiments; que peu à peu le progrès de l'âge et les reploiemenfsdela réflexion aient ajouté en lui le psychologue à l'artiste; que la finesse française, la délicatesse parisienne, l'érudition du xix^ siècle, l'épicurisme de la curiosité, la science de l'homme et des hommes, lui aient composé un tact exquis et unique. Ainsi doué et ainsi muni, il entreprendrait pour les lettrés et les délicats une galerie de portraits historiques. Il glisserait autour de son personnage, notant d'un mot chaque attitude, chaque geste et chaque air ; il reviendrait sur ses pas, nuançant ses premières couleurs parde nouvelles teintes plus légères; il irait ainsi de retouches en retouches, ne se lassant pas de poursuivre le contour complexe et changeant, la frêle et fuyante lumière qui est le signe et comme la fleur de la vie. Pour l'atteindre, ce ne serait pas assez d'un portrait; il sentirait que la peinture doit varier avec le personnage ; il le décrirait adolescent, jeune homme, homme fait, vieillard, à la cour, à la guerre, sous tous ses habits, sous tous ses visages; il

égalerait la mobilité du temps et de l'âme par le renouvellement de ses impressions et de ses esquisses. Il n'aurait pas assez, pour une telle œuvre, du style simple des logiciens et des classiques. Il aurait besoin de phrases plus enroulées, capables de se tempérer et de s'atténuer les unes les autres, de mots plus spéciaux, traînant avec eux un long cortège d'alliances et de souvenirs. Il faudrait moins le lire que le goûter; ce serait un de ces parfums composés et précieux où l'on respire à la fois vingt essences choisies et adoucies par leur mutuel accord. En décrivant le genre, j'ai décrit l'homme. Le lecteur a nommé M. Sainte-Beuve ; mais le genre n'appartient qu'à l'homme ; et Ton ne peut imposer à personne la maladresse ou l'impertinence de l'imiter*. [P. v-vii.]

Analogie de l'histoire naturelle et de l'histoire humaine.

... On pourrait énumérer entre l'histoire naturelle et l'histoire humaine beaucoup d'autres analogies. C'est que leurs deux matières sont semblables. Dans l'une et dans \' autre, on opère sur des groupes naturels, c'est-à-dire sur des individus construits d'après un type commun, divisibles en familles, en genres et en espèces. Dans l'une et dans l'autre, l'objet est vivant, c'est-à-dire soumis à une transformation spontanée et continue. Dans l'une et dans l'autre, la molécule originelle est héréditaire, et la forme acquise se transmet en ^partie et lentement par

1. Cette admirable page, extraite de la Préface de la première édition des Estais, a été sacrifiée par Taine dans les éditions ultérieures.

l'hérédité. Dans l'une et dans l'autre, la molécule organisée ne se développe que sous l'influence de son milieu. Dans l'une et dans l'autre, chaque état de l'être organisé a pour double condition l'état précédent et \? tendance générale du type. Par tous ses développements, l'animal humain continue l'animal brut ; car les facultés humaines ont la vie du cerveau pour racine, aussi bien les supérieures dont l'homme a le privilège, que les inférieures dont il n'a point le privilège ; et, par cette prise, les lois organiques étendent leur empire jusque dans le domaine distinct au seuil duquel les sciences naturelles s'arrêtent, pour laisser régner les sciences morales. — Il suit de là qu'une carrière semblable à celle des sciences naturelles est ouverte aux sciences morales ; que l'histoire, la dernière venue, peut découvrir des lois comme ses aînées ; qu'elle peut, comme elles et dans sa province, gouverner les conceptions et guider les efforts des hommes ; que, par une suite de recherches bien conduites, elle finira par déterminer les conditions des grands événements humains, je veux dire les circonstances nécessaires à l'apparition, à la durée ou à la ruine des diverses formes d'association, de pensée et d'action. Tel est le champ qui lui est ouvert ; il n'a pas de limites ; dans un pareil domaine, tous les efforts d'un homme ne peuvent le porter en avant que d'un ou deux pas ; il observe un petit coin, puis un autre ; de temps en temps il s'arrête pour indiquer la voie qui lui semble laplus courte et la plus sûre. C'est tout ce que j'essaye de faire : le plus vif plaisir d'un esprit qui travaille consiste dans la pensée du travail que les autres feront plus tard*. [P. xxvu-xxvni.]

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