DEUXIÈME PARTIE
NOTICE
« C'est, tout compte fait, un grand livre, — disait déjà Sainte-Beuve au lendemain de la publication, — et qui, ne dût-il atteindre qu'un quart de son objet, avance la question et ne laissera pas les choses, après, ce qu'elles étaient auparavant. » Et la postérité a pleinement ratifié ce jugement.
L'Histoire de la littérature anglaise est sans contredit l'une des œuvres maîtresses de Taine, et l'un des grands livres de la littérature française du siècle qui vient de finir. Par l'abondance et l'ampleur des idées générales, par l'habituelle largeur et la précision de l'information, par l'originalité, la vivacité décisive des jugements, par la puissante maîtrise de la composition et la beauté architecturale de l'ordonnance, par la vigueur, le mouvement, l'éloquence, l'éclat poétique et impérieux du style, l'ouvrage a depuis longtemps pris place parmi les livres que l'opinion commune considère justement comme « essentiels». LeGénie du christianisme, l'Essai sur l'indifférence, l'Histoire des Origines du christianisme, les Origines de la France contemporaine sont peut-être, en raison même des questions qu'elles soulèvent, des œuvres d'une plus haute portée. On ne saurait dire que l'Allemagne de Mme de Staël et le Port-Royal de Sainte-Beuve soient des livres supérieurs à l'Histoire de la littérature anglaise.
Et cependant, cette œuvre considérable n'a point, comme on pourrait le croire, jailli, pour ainsi dire, d'une manière toute spontanée des profondeurs de la pensée de Taine. Orienté par ses premiers écrits, et ses premiers succès, vers les études de psychologie individuelle et les « monographies » littéraires ou historiques, il n'eût pas songé de lui-même à un travail d'ensemble sur l'histoire d'une littérature déterminée. Il proposa à son éditeur, M. Hachette, un livre sur Shakespeare, l'un de ses poètes favoris. La méthode, surtout
psychologique*, qu'il avait l'intention d'y appliquer, parut devoir convenir tout aussi bien, et peut-être mieux, à une élude générale. On lui demanda, et il accepta d'écrire (mai 4855) une Histoire de la littérature anglaise. L'ouvrage, primitivement, ne devait avoir qu'un volume, et devait faire partie de la collection d'Histoires littéraires où, sous la direction de Victor Duruy, « une société de professeurs et de savants », Demogeot et Pierron, entre autres, a publié des Ilanuels restés longtemps classiques. Taine fut rapidement entraîné à dépasser ce cadre un peu restreint. Le 17 janvier 1856, la Revue de l'Instruction publi(jue annonçait le livre, et en publiait un fragment. L'ouvrage fut débité presque tout entier en articles qui parurent dans divers journaux et Revues. Souvent interrompu par quelques autres études parallèles et surtout par un certain nombre de crises de fatigue physique et de dépression nerveuse, il fut achevé à la fin de 1863. 11 parut alors en trois volumes in-8°, qui furent suivis, quelques mois après, d'un tome IV et complémentaire sur les Contemporains. En tête du i" volume figurait cette magistrale et retentissante Introduction où Taine, définissant sa méthode, exposait pour la première fois ex professa sa fameuse théorie de la race, du milieu et du moment, dont tout son livre, n'était, à l'en croire, que la rigoureuse illustration. Cette Préface fit beaucoup de bruit, et fut, de toutes parts, très âprement discutée. On s'empara d'une phrase* où il est bien difficile de voir autre chose qu'une simple métaphore un peu forte, pour accuser l'auteur de « matérialisme ». Dupanloup dénonça l'hérésie nouvelle dans son Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille, et l'Académie se refusa à décerner le prix Bordin à un ouvrage d'une orthodoxie aussi peu assurée.
1. tt Si M. Hachette accepte mon livre sur Shakespeare, je m'enfoncerai dans ces questions-là..., c'est une recherche nouvelle qui pourrait s'appeler ainsi : Étude sur les causes primitives des passions innées, sur leurs liaisons et sur leurs incompatibilités, n (A Édounrd de Suckau, 5 novembre 1854.)
2. « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes ; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement musciiiaiie. pour la clialour animale. Le vice et la vertu sont de» vroduils comme le vitriol et le sucre. »
Nous n'avons pas à examiner et à discuter ici les principales thèses philosophiques ou psychologiques qui forment comme l'armature doctrinale de VHistoire de la littérature anglaise; et du reste nous l'avons fait ailleurs. Disons simplement que, quelque jugement que l'on porte sur certaines des idées répandues dans l'ouvrage, le principal mérite du livre, celui qui le classe et l'élève au-dessus de tant d'autres ouvrages similaires, — l'Histoire de la littérature française de Nisard, par exemple, — c'est précisément d'avoir exprimé ces idées, d'avoir soulevé certaines questions d'un ordre supérieur à celui de la pure « littérature ». L'Histoire de la littérature anglaise réalise bien tout son objet; mais elle le dépasse. Elle est bien une « histoire » et une excellente « histoire de la littérature anglaise », — elle en est une aussi, par endroits, de la littérature française; — mais sur combien de questions philosophiques, morales, scientifiques, sociales, religieuses même, ne mulliplie-t-elle pas les vues ingénieuses, ou piquantes, paradoxales quelquefois, souvent profondes, toujours suggestives! Ce n'est pas seulement le livre d'un lettré, c'est le livre d'un penseur. Au fond, il y a toute une philosophie générale impliquée et enveloppée dans VHistoire de la littérature anglaise. « Que de temps j'ai mis à ce livre! écrivait Taine en l'achevant. Ai-je eu raison? J'y ai appris beaucoup d'histoire. Mais la philosophie valait mieux, et certainement je vais y revenir, a En fait, il ne l'avait jamais quittée.
Ses préoccupations philosophiques n'ont du reste pas empêché Taine d'être un historien littéraire exact, judicieux, pénétrant. Sur la valeur proprement technique de VHistoire de la littérature anglaise, tous les critiques compétents sont d'accord, les Anglais comme les Français. « Jusqu'à ce qu'elle soit remplacée par une histoire meilleure que toutes celles qui existent actuellement, déclarait un critique anglais, M. W. Fraser Rae, l'œuvre magistrale de M. Taine restera la peinture la meilleure et la plus accomplie qu'on puisse trouver de la noble littérature de l'Angleterre. » Et Emile Montégut h son tour, dans un admirable article qu'on ne saurait trop citer : « Le lecteur trouvera .pour la première fois dans le Uvre de M. Taine, un tableau général exact et complet de la littérature anglaise.... De tous les phares lumineux de cette riche littérature, M. Taine n'en a pas oublié
un seul; chacun s'allume à sa juste place, à son vrai moment, et brille avec la lumière qwi lui est propre. L'auteur ne s'est pas trompé une seule fois sur la valeur des écrivains qu'il avait à juger, non plus que sur le rang qu'il devait leur assigner ». Et louant dans cette Histoire a un sentiment exact et vrai de la littérature qu'elle expose », il ajoutait : ( M. Taine trouve pour chaque auteur la juste louange, cl invente l'image qui peut le mieux le représenter aux yeux du lecteur. Pour quiconque a lu les écrivains dont parle M. Taine, il y a dans son livre des métaphores, des images et des comparaisons qui équivalent à des traits de génie ».
Nous touchons là à un autre et dernier mérite de ce livre célèbre. Ce n'est pas seulement l'œuvre d'un penseur et d'un lettré, c'est l'œuvre d'un grand écrivain. On peut discuter le style de Taine, comme on peut discuter ses idées philosophiques et ses jugements critiques ; on ne peut nier que ce style soit celui d'un écrivain supérieur. Parmi les maîtres de la httérature qu'il étudie, Taine se trouve parmi ses pairs ; il les aborde et il les juge comme de plain-pied; et il les loue et les définit dans une langue digne d'eux. Le don éminent de ce style, c'est d'unir, à un degré presque unique, la faculté abstraite, démonstrative et logique à la puissance d'imagination poétique. Taine est un poète, et un poète romantique, qui a conservé quelques-unes des habitudes de l'esprit classique. Oe là ce « chaud jaillissement des images j) et cette « enthousiaste violence des paroles » que Montégut signalait en lui. De là aussi ce quelque chose d'un peu tendu, de systématique, de rectiligne que lui ont si souvent reproché les esprits qui, comme Nicole le disait de Pascal, « n'aiment pas à être régentés si fièrement ». Mais les autres, et ce sont les plus nombreux, ont fortement subi le prestige de cette forme puissamment originale. Et ils souscriraient sans réserve à ce bel éloge qu'Emile Boutmy a fait du style de Taine, et qui, plus encore qu'un éloge, est une admirable définition :
« Sous une riche diversité, sous une décoration changeante, la structure en est invariable et rigide. Le lecteur en reçoit une impression singulière : il a comme l'hallucination de voir monter autour de lui les murs d'une prison dialectique. D'abord une suite de blocs réguliers, exactement alignés. C'est le théorème sous forme abstraite par lequel s'ouvre
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l'alinéa. Sur cette première assise, l'auteur entasse une épaisseur énorme de petits matériaux nuancés qu'il noie, mélange, relie, comprime dans un mou\e puissant, avec un mortier indestructible. Ce sont les faits particuliers et sensibles. A cette masse hétérogène, il donne la consistance, la densité, la solidité d'un mur romain. A la crête, une aulre ligne de superbes blocs équarris reproduit le bandeau d'eu bas, masque définitivement l'horizon. C'est le théorème qui reparaît en conclusion, revêtu des magnificences d'une image qui a parfois l'ampleur d'une allégorie. La clôture logique monte ainsi sur les quatre côtés, massive, compacte, d'avance séculaire, sans une ouverture sur le dehors, sans une fissure dans l'appareil présageant une ruine ou une déhiscence. Le lecteur contemple; un moment encore, il sait qu'il sera enfermé pour jamais; mais il est comme fasciné par ce travail fait largement et d'une main si sûre; il en veut voir la fin ; il en ressent la fatigue, qui n'atteint pas le robuste architecte; il demeure là immobile, déjà captif, et quand la dernière issue est close, il s'oublie encore à admirer tant d'art et de magie. »
Dédicace.
L'historien de la Civilisation en Europe et en France est encore aujourd'hui chez nous le chef des études historiques, dont il a été jadis le promoteur. J'ai moi-même éprouvé sa hienveillance, profité de sa conversation, consulté ses livres, et joui de cette largeur impartiale d'esprit, de cette active et libérale sympathie avec laquelle il accueille les travaux et les idées d'autrui, même lorsque ces idées ne sont pas les siennes. C'est pour moi un devoir et un honneur, que de dédier cet ouvrage à M. Guizot. [T. I, p. 1.]
Les états et les opérations de l'homme intérieur
ont pour causes certaines façons générales
de penser et de sentir.
Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de remarques Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour l;v digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. te vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le'sucreS et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques, et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse, celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause plus large que son effet, je veux dire l'idée générale du vrai culte extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé l'architecture du temple, abattu
i. Taine avait déjà dit, et celle fois, sans soulever de prolesliilion, dans son article sur l^alzac : « Pour lui (le inoralisle), la vertu est un produit, comme le vin et le vinaigre, excellent à la vérité, et qu'il faut avoir chez soi eu abondance, mais qui se fabrique comme les autres, par une série connue d'opérations tixes, avec un elfet mesurable et certain v.
les statues, écarté les tableaux, détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu ; c'est celleci qui a intronisé la doctrine de la grâce, amoindri le clergé, transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale, telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable, rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse, digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de conscience qu'il provoque et la rénovation du cœur qu'il produit. Voilà la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en ro' nbsolu de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au pici du modèle moral. On touche ici le fond de ^ l'homme; car, pour expliquer cette conception, il faut considérer la race elle-même, c'est-à-dire le Germain et l'hommedu Nord, sa .structure de caractère et d'esprit, ses façons les plus générales de penser et de sentir, cette lenteur et cette froideur de la sensation, qui l'empêchent de tomber violemment et facilement sous l'empire du plaisir sensible, cette rudesse du goût, cette irrégularité et ces soubresauts de la conception, qui arrêtent en lui la naissance des belles ordonnances et des formes harmonieuses, ce dédain des apparences, ce besoin du vrai, cette attache aux idées abstraites et nues, qui développe en lui la conscience au détriment du reste Là s'arrête la recherche ; on est tombé sur quelque disposition primi-
H. Taine. — Pages choisies. »♦
tive, sur quelque trait propre à toutes les sensations, à toutes les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur quelque particularité inséparable de toutes les démarches de son esprit et de son cœur. Ce sont là les grandes causes, car ce sont les causes universelles et permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas, partout et toujours agissantes, indestructibles et à la fin infailliblement dominantes, puisque les accidents qui se jettent au travers d'elles, étant limités et partiels, finissent par céder à la sourde et incessante répétition de leur effort; en sorte que la structure générale des choses et les grands traits des événements sont leur œuvre, et que les religions, les philosophies, les poésies, les industries, les formes de société et de famille, ne sont, en définitive, que des empreintes enfoncées par leur sceau. [P. xv-xvii.]
La race, le milieu, le moment sont les trois forces primordiales de l'histoire humaine.
Quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux la matière est la même, et se compose également de forces, de directions et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites, et tirent plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les effets distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que s'exphquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui apparaissent
irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au xvii* siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse oratoire, lorsqu'au xix^ siècle, le flexible et profond génie d'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au xvne siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au xvi^ siècle le lucide et prosaïque esprit français essaya inutilement d'enfanter une poésie vivante C'est cette concordance secrète des forces créatrices qui a produit la politesse achevée et la noble littérature régulière sôus Louis XIV et Bossuet, la métapjiysique grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit la littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sous Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous entraîne, seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces primordiales; que, si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on en déduirait con^me d'une formule les propriétés de la civilisation future, et que, si, malgré la grossièreté visible de nos notations et l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les énuniérant le cercle complet des puissances agissantes, et,
lorsque nous avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons épuisé, non seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les causes possibles du mouvement. [P. xxiv-xxxi.]
La Renaissance païenne.
Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. « Le monde est mauvais et perdu : échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par l'extase ». Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: « Tenez-vous prêts, car le royaume de Dieu est proche. » Mille ans durant, les ruines qui se faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les cœurs cette pensée funèbre, et, quand du fond de l'imbécillité finale et de la misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son courage et de son bras, il retrouva pour entraver sa pensée et son œuvre la conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle et les espérances terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine et les langueurs de l'illuminé.
Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une
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pareille conception, comme des misères qui l'engendrent et du découragement qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, dès le iv» siècle, on voit la règle morte se substituer à la foi vi ante. Le peuple chrétien se remet aux mains du clergé, qui se remet aux mains du pape. Les opinions chrétiennes se soumettent aux théologiens, qui se soumettent aux Pères. La foi chrétienne se réduit à l'accomplissement des œuvres, qui se réduit à l'accomplissement des rites. La religion, lluide aux premiers siècles, se fige en un cristal roide, et le contact grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idolâtrie : on voit paraître la théocratie et l'inquisition, le monopole du clergé et l'interdiction des Écritures, le culte des reUques et l'achat des inaulgences. Au lieu du christianisme, l'Église; au lieu de la croyance libre, l'orthodoxie imposée; au lieu de la ferveur morale, les pratiques fixes ; au lieu du cœur et de la pensée agissante, la discipline extérieure et machinale : ce sont là les traits propres du moyen âge. Sous cette contrainte, la société pensante avait cessé de penser ; la philosophie avait toui'né au manuel et la poésie au radotage, et l'homme inerte, agenouillé, remettant sa conscience et sa conduite aux mains de son prêtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour réciter un catéchisme et psalmodier un chapelet.
Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'eifort de la société laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la philologie moderne est fondée, les sciences expérimeatales commencent, les arts et les littératures
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poussent comme une moisson, la religion se transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel effort. Il est si grand que, des novateurs, il passe aux retardataires, et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec cet embrassement passionné d'un esprit sympathique qui, placé devant un vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans toutes ses attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image vivante et puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la traduire au dehors par une œuvre d'art ou une action. Une chaleur d'âme extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des fondateurs, des créateurs, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit produit au jour; car pour créer il fautavoir, comme Luther et saint Ignace, comme Michel-Ange et Shakespeare, une idée non pas abstraite, partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa sève, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort. [P. 224-227.]
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE. 5b
Les femmes de Shakespeare.
... Ce n'est point la vertu que vous trouverez dans de telles âmes, car on entend par vertu la volonté réfléchie de bien faire et l'obéissance raisonnée au devoir. Elles ne sont pures que par délicatesse ou par amour. Elles répugnentau vice comme à une chose grossière, et non comme à une chose immorale. Elles ressentent non du respect pour le mariage, mais de l'adoration pour leur mari. « 0 doux et charmant lisl » ce mot de Cymbeline peint ces frêles et aimables fleurs qui ne peuvent s'arracher de l'arbre auquel elles sont jointes, et dont la moindre impureté ternirait la blancheur. Quand Imogène apprend que son mari veut la tuer comme infidèle, elle ne se révolte pas contre l'outrage; elle n'a point d'orgueil, mais seulement de l'amour. « Infidèle à sa couche! » Elle s'évanouit en songeant qu'elle n'est plus aimée. Quand Cordélia entend son père, vieillard irritable, déjà presque insensé, lui demander comment elle l'aime, elle ne peut se résoudre à lui faire tout haut les protestations flatteuses que ses sœurs viennent d'entasser. Elle a honte d'étaler sa tendresse en public et d'en acheter une dot. Il la déshérite et la chasse; elle se tait. Et, quand plus tard elle le retrouve abandonné et fou, elle s'agenouille auprès de lui avec une émotion si pénétrante, elle pleure sur cette chère tête insultée avec une pitié si tendre, qu'on croit entendre l'accent d'une mère désolée et ravie qui baise les lèvres pâlies de son enfant. Si enfin
Shakespeare rencontre un caractère héroïque, digne de Corneille, romain, celui de la mère de Coriolan, il expliquera par la passion ce que Corneille eût expliqué par l'héroïsme. Il la peindra violente et avide des sensations violentes de la gloire. Elle ne saura pas se contenir. Elle éclatera en accents de triomphe quand elle verra son fils couronné, en imprécations de vengeance quand elle le verra banni. Elle descendra dans les vulgarités de l'orgueil et de la colère, elle s'abandonnera aux effusions folles de la joie, aux rêves de l'imagination ambitieuse, et prouvera une fois de plus que l'imagination passionnée de Shakespeare a laissé sa ressemblance dans toutes les créatures qu'elle a formées. [P. 215-217.]
Conclusion sur Shakespeare.
Quelle âmel quelle étendue d'action et quelle souveraineté d'une faculté unique ! que de créatures diverses et quelle persistance de la même empreinte! Les voilà toutes réunies et toutes marquées du même signe, dépourvues de volonté et de raison, gouvernées par le tempérament, l'imagination ou la passion pure, privées des facultés qui sont contraires à celles du poète, maîtrisées par le corps que se figurent ses yeux de peintre, douées des habitudes ^l'esprit et de la sensibilité violente qu'il trouve en lui-même. Parcourez ces groupes, et vous n'y trouverez que des formes diverses et des états divers d'une puissance unique. Ici, le troupeau des brutes, des radoteurs et des commères, composés d'imagination machinale; plus loin, la compagnie des gens d'esprit agités par l'imagination gaie et folle ; là-bas, le charmant essaim de jeunes femmes que soulève si haut l'imagination déli-
cate et qu'emporte si loin l'amour abandonné ; ailleurs, la bande des scélérats endurcis par des passions sans frein, animés par une verve d'artiste; au centre, le lamentable cortège des grands personnages dont le cerveau exalté s'emplit de visions douloureuses ou criminelles, et qu'un destin intérieur pousse vers le meurtre, vers la folie ou vers la mort. Montez d'un étage et contemplez la scène toute entière : l'ensemble porte la même marque que les détails. Le drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les horreurs, les détails crus, les mœurs déréglées et féroces, la vie réelle tout entière telle qu'elle est, quand elle se trouve affranchie des bienséances, du bon sens, de la raison et du devoir. La comédie, promenée dans une fantasmagorie de peintures, s'égare à travers le vraisemblable et l'invraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir, opéra sans musique, concert de sentiments mélancoliques et tendres qui emporte l'esprit dans le monde surnaturel et figure aux yeux, par ses sylphes ailés, le génie qui l'a formée. Regardez maintenant. Ne voyez-vous pas le poète debout derrière la foule de ses créatures? Elles l'ont annoncé; elles ont toutes montré quelque chose de lui. Agile, impétueux, passionné, délicat, son génie est l'imagination pure, touchée plus fortement et par de plus petits objets que le nôtre. De là ce style tout florissant d'images exubérantes, chargé de métaphores excessives, dont la bizarrerie semble de l'incohérence, dont la richesse est de la surabondance, œuvre d'un esprit qui, au moindre choc, produit trop et bondit trop loin. De là cette ^.sychologie involontaire et cette pénétration terrible qui, apercevant en un instant tous les effets d'une situation et tous les détails d'un caractère, les concentre dans chaque réplique du personnage, et donne à sa figure un relief et une
couleur qui font illusion. De là notre émotion et notre tendresse. Nous lui disons comme Desdéraone à Othello : « Je vous aime parce que vous avez beaucoup senti et beaucoup souffert ». [P. 264-266.]
La Renaissance chrétienne. — Albert Durer.
Le lecteur n'a qu'à mettre en regard les portraits du temps, ceux d'Italie et ceux d'Allemagne ; il apercevra d'un coup d'œil les deux races et les deux civilisations, la Renaissance et la Réforme : d'un côté, quelque condottiere demi-nu en costume romain, quelque cardinal dans sa simarre, amplement drapé, sur un riche fauteuil sculpté et orné de têtes de lions, de feuillages, de faunes dansants, lui-même ironique et voluptueux, avec le fin et dangereux regard du politique et de l'homme du monde, cauteleusement courbé et en arrêt ; de l'autre côté, quelque brave docteur, un théologien, homme simple, mal peigné, roide comme un pieu dans sa robe unie de bure noire, avec de gros livres de doctrine à fermoirs solides, travailleur convaincu, père de famille exemplaire. Regardez maintenant le grand artiste du siècle, un laborieux et consciencieux ouvrier, un partisan de Luther, un véritable homme du Nord, Albert Durer. Lui aussi, comme Raphaël et Titien, il a son idée de l'homme, idée inépuisable de laquelle sortent par centaines les figures vivantes et les scènes de mœurs, mais combien nationales et originales! De la beauté épanouie et heureuse, nul souci ; ses corps nus ne sont que des corps déshabillés : épaules étroites, ventres proéminents, jambes grêles, pieds alourdis par la chaussure, ceux de son voisin le charpentier ou de sa commère la marchande de saucisses ;
les fêtes font saillie sur le cuivre infatigablement rayé et fouillé, sauvages ou bourgeoises, souvent ridées par la fatigue du métier, ordinairement tristes, anxieuses et patientes, âprement et misérablement déformées par les nécessités de la vie réelle. Au milieu de cette copie minutieuse de la vérité laide, où est l'échappée? Quelle est la contrée où va s'enfuir la grande imagination mélancolique ? C'est le rêve, le rêve étrange fourmillant de pensées profondes, la contemplation douloureuse de la destinée humaine, l'idée vague de la grande énigme, la réflexion tâtonnante qui, dans la noirceur des bois hérissés, à travers les emblèmes obscurs et les figures fantastiques, essaye de saisir la vérité et la justice. Il n'a pas besoin de les chercher si loin ; de prime-saut il les a saisies. Si l'honnêteté est quelque part au monde, c'est dans les madones qui incessamment reviennent sous son burin. Ce n'est pas lui qui, à la façon de Raphaël, commencerait par les faire nues; la main la plus licencieuse n'oserait pas déranger un seul des plis roides de leurs robes ; leur enfant sur les bras, elles ne songent qu'à lui et ne songeront jamais au delà ; non seulement elles sont innocentes, mais encore elles sont vertueuses ; la sage mère de famille allemande, enfermée pour toujours par sa volonté et par sa nature dans les devoirs et les contentements domestiques, respire tout entière dans la sincérité foncière, dans le sérieux, dans l'inattaquable loyauté de leurs attitudes et de leurs regards. Il a fait plus : à côté de la vertu paisible, il a figuré la vertu militante. Le voilà enfin le Christ véritable, le pâle Crucifié, exténué et décharné par l'agonie, dont le sang, à chaque minute, tombe en gouttes plus rares, à mesure que les palpitations plus faibles annoncent le déchirement suprême d'une vie qui s'en va. Ce n'est pas ici, comme chez les maîtres italiens, un spectacle à récréer les yeux, un
simple ondoiement d'étoffes, mie ordonnance des groupes. Le cœur, le plus profond du cœur, est blessé par cette vue; c'est le juste opprimé qui meurt, parce que le monde hait la justice; les puissants, les hommes du siècle sont là, indiff'érents, ironiques: un chevalier empanaché, un bourgmestre ventru qui, les mains croisées derrière son dos, regarde, occupe une heure; mais tout le reste pleure ; au-dessus des femmes évanouies, les anges pleins d'angoisse viennent recueillir dans des coupes le sang sacré qui suinte, et les astres du ciel se voilent la face pour ne pas contempler un si grand attentat. Il y en aura d'autres ; supplices sur supplices, et les vrais martyrs à côté du vrai Christ, résignés, silencieux, avec le doux regard des premiers fidèles. Ils sont liés autour d'un vieil arbre, et le bourreau les déchire avec un fouet armé d'ongles de fer. Un évêque, les mains jointes, prie étendu pendant qu'on lui tourne dans l'œil une tarière. Là-haut, entre les arbres échevelés et les racines grimaçantes. une troupe d'hommes et de femmes gravit sous les verges l'escarpement d'une colline, et du sommet, avec la pointe des lances, on les fait sauter dans le précipice ; çà et là roulent des tètes, des troncs inertes, et, à côté de ceux qu'on décapite, des corps enflés, traversés d'un pal, attendent les corbeaux qui croassent. Tous ces maux, il faut les supporter pour confesser sa foi et établir la justice. Mais il y a là-haut un gardien, un vengeur, un juge tout-puissant qui aura son jour. Il va luire, ce jour, et les perçants rayons du dernier soleil jaillissent déjà, comme une poignée de dards, à travers les ténèbres du siècle. Au plus haut du ciel, l'ange est apparu dans sa robe étincelante, guidant les cavalcades effrénées, les épées tournoyantes, les flèches inévitables des vengeurs qui viennent fouler et punir la terre ; les hommes s'abattent sous leur galop, et la gueule du monstre infernal
mâche déjà la tête des prélats iniques. C'est ici le poème populaire de la conscience, et, depuis les jours des apôtres, les hommes ne l'ont point conçu plus sublime et plus complet. [P. 276-279.]
Les paysages de Milton.
... De là le sublime de ses paysages. Si l'on ne craignait le paradoxe, on dirait qu'ils sont une école de vertu*. Spenser est une glace unie qui nous remplit d'images calmes. Shakespeare est un miroir brûlant qui nous blesse coup sur coup de visions multipliées et aveuglantes. L'un nous distrait, l'autre nous trouble. Milton nous élève. La force des objets qu'il décrit passe en nous ; nous devenons grands par sympathie pour leur grandeur. Tel est l'effet de sa peinture de la Création. Le commandement efficace et serein du Messie laisse sa trace dans le cœur qui l'écoute, et l'on se sent plus de vigueur et plus de santé morale à l'aspect de cette grande œuvre de la sagesse et de la volonté. [P. 475.]
i. Rien de mieux trouvé qu'un mot pareil et qui rende pUis sensible le caractère propre des peintures de Milton et les sentiments qu'elles sont faites pour inspirer.... o M. Taine peut se dire avec fierté que, si Milton lui-même eût rencontré une telle expression, son grand cœur eût été heureux un instant d'avoir été si bien compris. » (Montégut.)
Molière.
« Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par hasard tomba en France. » Je le veux bien ; mais, en devenant homme, il se trouva du même coup homme du xyh^ siècle et Français, et c'est pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. « Divertir les honnêtes gens, disait Molière, quelle entreprise étrange ! » Il n'y a que Fart français du xvn« siècle qui pouvait y réussir, car il consiste à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la première venue de ses pièces à la première scène venue ; au bout de trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième complète le tout; un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte et ne nous lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'œuvre qui viennent nous distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse, viennent, couplet par couplet, doubler en style différent la réponse du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste nous maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue du premier. Il le rend visible par son opposition ou le for-
tifie par sa ressemblance. Ici les valets répètent la dispute, puis la réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs, les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux mettre en lumière la prétention et la duperie de M. Jourdain. Chaque scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée; nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffît à la f^le. Une douzaine de conversations composent le Misanthrope. La même situation cinq ou six fois renouvelée est toute VÊcole des Femmes. Ces pièces sont « faites avec rien ». Elles n'ont pas besoin d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matière laisse l'idée percer plus nettement et plus vite ; en effet, tout leur objet est de mettre cette idée en lumière : la simplicité du sujet, le progrès de l'action, la liaison des scènes, tout aboutit là. A chaque pas, la clarté croît, l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces sollicitations appropriées et combinées, le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est pas une simple convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué. L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exennple. particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philo-
sophons avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pensé. Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national. Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait mieux éclairé et plus parlant....
Molière est le seul qui nous donne des modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans entrer dans la solennité. Ce modèle est « l'honnête homme », comme on disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste ' ; il n'y en a point d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser. Son esprit est un fond de réflexion, mais cultivé par le monde. Son caractère est un fond d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans encourir le ridicule ; ce n'est ni un niais ni un malappris. Il a lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M. Lycidas, mais c'est pour les percer à jour, les battre avec leurs règles et égayer à leurs dépens toute la galerie. Il disserte même de morale, même de religion, mais en style si naturel, en preuves si claires, avec une chaleur si vraie, qu'il intéresse les femmes et que les plus mondains l'écoutent. Il connaît l'homme et il en raisonne, mais en sentences si courtes, en portraits si vivants, en moqueries si piquantes, que sa philosophie
i. Parmi les femmes, Éliante, lleuriette, Élise, Uranie, Elmire. [Noie de laine.)
est le meilleur des divertissements. Il est fidèle à sa maîtresse ruinée, à son ami calomnié, mais sans fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même les belles, ent un tour aisé qui les orne; il ne fait rien sans agrément. Son grand talent est le savoir-vivre; ce n'est pas seulement dans les petites formalités de la vie courante qu'il le porte, c'est dans les circonstances violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de qualité veut le prendre pour témoin de son duel ; il réfléchit un instant, prononce vingt phrases qui le dégagent, et, « sans faire le capitan », laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est pas lâche. Armande l'injurie, puis se jette à sa tête ; il essuie poliment l'orage, écarte l'offre avec la plus loyale franchise et, sans essayer un seul mensonge, laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est pas grossier. Quand il aime Éliante, qui préfère Alceste et qu'Alceste un jour peut épouser, il se propose avec une délicatesse et une dignité entières, sans s'abaisser, sans récriminer, sans faire tort à lui-même ou à son ami. Quand Oronte vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger d'un fat le naturel qu'il ne peut avoir, il le loue de ses vers convenus en phrases convenues, et n'a pas la maladresse d'étaler une poétique hors de propos. Il prend dès l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances, quel biais précis accommodera la vérité et la mode, jusqu'où il faut transiger ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligne étroite, il avance exempt d'embarras et de méprises, sans être jamais dérouté par les heurts ou Ips changements du contour, sans permettre au fin oourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises de son voisin. C'est cette dextérité
H. Taine. — Pages choisies. 6
toute française qui concilie en lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle, il irait tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les roués et les prêcheurs la comédie trouve son héros. [P. 91-97.]
Swift.
Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré, ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que la pratique des affaires a établie dans le pays ; relégué hors du pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe intraitable ; exclu de la poésie et de la philosophie par la clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie pratique ; trop supérieur pour embrasser de cœur une secte religieuse ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, condottiere contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature, qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la science, l'ont élevé, dans
cet âge d'imitation française et de modération classique, à mie hauteur extraordinaire, où, par l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de Byron, de Milton et de Shakespeare, et manifeste en haut relief le caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible, d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison. Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poète, il a inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un rêve, croyable comme un procèsverbal, attrayante comme un conte, avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces ; on sort d'un tel spectacle le cœur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des arli?tes ajouteront : « Surtout lorsqu'il brûle ». [T. lY, p. 74-76.]
li'école romantique anglaise.
Alors parut l'école romantique anglaise, toute semblable à la nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, « secte de dissidents en poésie », qui parlaient haut, se tenaient serrés, et révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait « les principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions présentes de la société ». En effet, Southey, un de leurs chefs, avait commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poèmes, Wat Tyler, apportait la glorification de la Jacquerie passée à l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république communiste purgée de rois et de prêtres, puis, devenu unitaire, s'était imbu à Gœttingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait débuté par des vers enthousiastes contre les rois, « ces fils du limon, qui de leur sceptre « voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que le flot « montant de la libeité allait balayer et engloutir ». Mais ces colères et ces aspirations ne tenaient guère ; et tous trois, au bout de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du gouvernement, le troisième poète lauréat, convertis zélés, anglicans déci-
dés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture classique, pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères, l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique, et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient « d'adapter aux usages de la « poésie le langage ordinaire de la conversation, tel qu'il « est employé dans la moyenne et la basse classe », et de remplacer les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et les mots plébéiens. A la place de l'ancien moule, ils essayaient la stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les cassures des poètes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine du règne d'Elisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge, fabriquaient des rythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes ; singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume aristocratique, en cher-
ehait un autre, empruntant une pièce aux chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes, sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et choisir le vêtement qui lui seyait. [P. 263-265.]
Byron et le mal du siècle.
Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe, gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués dans leurs nerfs exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de leurs lamentations a rempli tout le siècle^ et nous nous sommes tenus autour d'eux, écoutant notre cœur qui répétait leurs cris tout bas. Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire ; la philosophie proclamée allumait nos curiv....fés sans les contenter. Dans cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée, livrait
ses sympathies et sa conduite aux poètes, qui disaient le bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la littérature, des arts et de la religion du siècle : c'est qu'il y a quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure, et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord.
Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands, ont-ils été sages? « Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et profondes; tant pis si ensuite ta machine craque! » — « Cultive ton jardin, resserretoi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau, deviens bête de somme. » — « Redeviens croyant, prends de l'eau bénite, abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuel«. » — « Fais ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse. » Ce sont là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposentelles, sinon de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? 11 y en a une autre plus profonde que Gœlhe a faite le premier, que nous commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la littérature prochaine : « Tâche de te comprendre et de comprendre les choses ». Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes sentiront leurs pvmpathies frémir au bruit des sanglots de leurs grands poètes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les
précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous n'avons plus ppur nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain, ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité du cœur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris pour maîtres les révélateurs et les poètes, et comme eux nous avons reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination et les suggestions impérieuses de notre cœur. Nous nous sommes fiés à la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos instincts et i nos chagrins. La science approche enfin, et approche de l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des pierres, des plantes, oîi, dédaigneusement, on la confinait; c'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poètes. Non, l'homme
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n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. 11 est à sa place et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose, et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique, parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances, tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera contre la géométrie? Surtout, qui est-ce qui s'indignera contre une géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au cœur des choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde, éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de la beauté? Qui enfin
ne se trouvera ennobli en découvrant que ce faisceau de iois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est notre affaire aujourd'hui de les chercher. [P. 586-590.]
Alfred de Musset et Tennyson.
... Voilà le monde pour lequel Alfred de Musset écrivait; c'est dans ce Paris qu'il faut le lire. Le lire? Nous le savons tous par cœur. Il est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le monde. On ne l'a poLit, admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes. Il s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui nous restent : la générosité et la sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE. 7o
une civilisation vieillie : la jeunesse. Comme il a parle « ue cette chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins ! » Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge, du plus profond d'unjeune cœur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré. Il s'est lâché à travers la vie, comme un cheval de race cambré dans la campagne, que l'odeur des plantes et la magnifique nouveauté du vaste ciel précipitent à pleine poitrine dans des courses folles qui brisent tout et vont le briser. Il a trop demandé aux choses; il a voulu, d'un trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies, aussi altéré que devant*. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti dans tous les cœurs. Quoi! si jeune et déjà si las! Tant de dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain épanouissement de beauté et de génie, et, au même instant, les angoisses, le dégoût, les larmes et les cris! Quel mélange! Du même geste, il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible expérience sont en lui côte à côte, pour se combattre et le déchirer. II est devenu vieillard, et il est demeuré jeune homme; il est poète, et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit accourir, parmi les malédic-