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INTRODUCTION

Taine a eu ce rare et glorieux privilège, qu'ayant été peutêtre l'écrivain le plus pleinement représentatif et le plus universellement admiré de sa génération, il n'a pas connu comme tant d'autres, après sa mort, l'heure des réactions irrespectueuses et des oublis momentanés. Et il a si fortement marqué de son empreinte tout un demi-siècle de la pensée contemporaine, que ceux-là mêmes, parmi nous, qui ont refait son œuvre et repoussé ses conclusions, se recommandent encore de sa méthode et de son nom.

Il a dû cette heureuse for lune, plus peut-être qu'à tout le reste, aux violents contrastes que présentait son génie, et qui, rien qu'en se déployant librement dans son œuvre, avaient de quoi séduire alternativement deux et même trois générations successives.

Taine d'abord est un romantique. Il l'est par la qualité de son style coloré, éclatant, et où toujours l'idée abstraite apparaît revêtue et couronnée d'une image. Ce logicien est un poète qui semble incapable de penser et de s'exprimer autrement que par symboles. Romantique, il l'est aussi par la nature de ses goûts artistiques et de ses prédilections littéraires. « Sensible d'abord, et au-dessus de tout, à la force héroïque et effrénée », — c'est lui-même qui se définissait ainsi, — les maîtres qu'il préfère à tous les autres, qui le remuent le plus profondément, qui parlent le mieux à son âme, ce ne sont ni Racine, ni Raphaël, ni Mozart; c'est Sha-: kespeare et c'est Byron ; c'est Michel-Ange et c'est Rembrandt ; c'est Beethoven enfin. Si, toutes les fois qu'il en a trouvé l'occasion, il a publiquement instruit le procès de l'esprit clas-

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sique, qu'on aille au fond des choses : ce n'était point là querelle de philosophe, c'était insurrection de son romantisme d'inspiration contre la « tyrannie » des règles et des formules traditionnelles, quelque chose comme sa Préface de Cromwell. Romantique, il l'était enfin et surtout peut-être par l'espèce de sa sensibilité : sensibilité fine et ardente, violente même, et surtout douloureuse, très surveillée, très contenue à l'ordinaire, parce qu'elle est ombrageuse et fîère, mais qui parfois éclate, rompt ses digues, et laisse entrevoir la profondeur et l'amertume de la sève qui la nourrit. Les « puissances invincibles du désir et du rêve » l'ont troublé comme tant I d'autres. « Notre génération comme les précédentes, a-t-il avoué quelque part, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en relèvera jamais qu'à demi. » Ceux qui ont longtemps pratiqué Taine savent que l'aveu est plus vrai de lui que d'aucun autre *.

Et en même temps, par bien des côtés, il était un classique, et il en avait très nettement conscience. « Ma forme d'esprit est française et latine », déclarait-il lui-même, et il disait vrai. Détail à noter, il a toujours excepté les Grecs, ses chers Grecs, delà condamnation où il enveloppait l'esprit classique: Et cet esprit, il avait beau en médire, il sentait très vivement ce qu'il y avait en lui de sain et de fécond : qu'on relise à cet égard son traité de l'Idéal dans l'art, et ses articles sur Edouard Berlin et sur Macaulay. Il avait fait mieux : il s'en était assimilé les qualités les plus heureuses : l'analyse, « la ,

1. M. Chevrillon nous le représente à vingt-trois ans « courant la campagne de Nevers, son Byron à la main, cherchant un assouvissement dans la vue de l'espace libre et du ciel bouleversé, une détente dans la notation écrite du tumultueux dialogue intérieur ». Et M. Chevrillon ajoute ce précieux détail : a laine nous permit un jour, dit-ii, de regarder ce cahier de jeunes confidences qu'il détruisit avant sa mort. Nous y reconnûmes un mélange analogue à celui de Graindorge, une observation ironique, aiguë, de l'humanité provinciale et un fond de poésie ardente ; seulement, au lieu d'être refoulée, la source poétique s'épanchait à flots violents. Je me rappelle surtout la joie, après les aimées de Paris, de retrouver les arbres verts et le ciel libre, et la passion pour Byron. » [hevue de Paris, la Jeunesse de Taine, l" juillet 1902, p. 14.)

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raison oratoire », le goût et l'entente de la « composition » régulière et architecturale, du « discours » continu, et des « classifications progressives » ; en un mot, c'est dans le moule clar ique qu'il jetait spontanément ses impressions et ses idées, et même ses métaphores. Je ne crois pas que, dans toute son œuvre, on puisse trouver une seule image incohérente; et il est assez curieux d'observer que cet écrivain qu'on a pu justement appeler « un frère abstrait de Hugo )) n'a jamais eu pour l'auteur de la Légende des siècles qu'un goût assez médiocre. Resté très classique, très « honnête homme » encore en ce point, il avait horreur de l'étalage, de la mise en scène, de l'exhibition de sa propre personnalité ; et Pascal lui-même n'a pas proclamé plus fortement que « le moi est haïssable ».

Et de même qu'il y avait en lui un original assemblage de romantisme et de classicisme, de même il avait su, je ne dis pas concilier, mais unir dans son tempérament et dans son œuvre un optimisme intempérant et un âpre, un douloureux pessimisme. Il croyait très sincèrement n'avoir fourni de gages ni à l'une, ni à l'autre doctrine. « Être pessimiste ou optimiste, disait-il, cela est permis aux poètes et aux artistes, non aux hommes qui ont l'esprit scientifique. » Et il écrivait à M. Bourget qu'il « jugeait le monde, sinon bon, du moins passable. » Mais il avait beau se refuser à être « rangé parmi les pessimistes », l'auteur des Essais de psychologie contemporaine n'en avait pas moins raison de le considérer comme l'un des précurseurs les plus authentiques du pessimisme contemporain. Non seulement sa Correspondance, mais son œuvTe tout entière est pleine de jugements désolés sur le monde et sur la vie. Il serait facile d'extraire de tous ses livres une sorte de bréviaire de la désespérance que Leopardi ou Schopenhauer n'eussent point désavoué. D'autres se dérobent volontiers aux laideurs, aux misères que l'existence ne ménage guère à tous ceux qui vivent ; ils les oublient, ils les négUgent ; ils ne veulent voir que le bien, et s'en forgent une félicité qui les aide à jouer sans trop souffrir leur bout de r6'«» dans la sombre tragédie humaine. Taine, tout au con-

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