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X INTRODUCTION

traire : le premier regard qu'il jetait sur les choses lui en faisait voir invinciblement les innombrables imperfections, le côté grotesque ou lugubre; il en souffrait, il se repliait sur lui-même; et, à approfondir par la réflexion ses impressions de tristesse, il les i^edoublait, il en amplifiait la douloureuse violence. 11 avait, pour tout dire, la sensibilité pessimiste.

Mais il avait l'intelligence optimiste. « Je suis le contraire d'un sceptique, disait-il tout à la fin de sa carrière. Je suis un dogmatique. Je crois tout possible à rintelligetice humaine, je crois, qu'avec des données suffisantes, celles que pourront fournir les instruments perfectionnés et l'observation poursuivie, on pourra tout savoir de l'homme et de la vie. Il n'y a pas de mystère définitif. » Quand on a une foi si entière, — et si candide, — dans le pouvoir de l'esprit humain, dans ce que Taine appelait lui-même, d'un mot d'ailleurs impropre, la Science, on a en soi de quoi corriger et redresser toutes les surprises et toutes les faiblesses du cœur; on a un remède prêt pour toutes les meurtrissures; on vit dans l'avenir plus que dans le présent ; on estime d'ailleurs que d'avoir pu contempler et penser le monde cela déjà vaut la peine de vivre. Et telle est bien la pensée dernière qui se dégage de l'œuvre doctrinale de Taine. Sa philosophie réparait les ruines que constatait et dont souffrait sa sensibilité. « Je l'ai entendu ur jour, — écrivait, au lendemain de sa mort, M. Sabatier, — je l'ai entendu un jour dire à quelques-uns de ses disciples fort étonnés de cette confidence : je crois sérieusement que le monde va au mieux, que le bien est une réalité, et c'est ce qui fait que je puis m'associer en toute sincérité d'âme à la prière des humbles : Adveniatregnum tuuml »

Pareille opposition se retrouve dans son attitude générale de pensée, dans sa manière de concevoir les choses. Le plus souvent on a voulu faire de Taine un pur et simple naturaliste, — quelques naïfs ont même dit un « matérialiste ». 11 a protesté à juste titre contre cette dernière épithète; il n'aurait pu protester contre la première. Il est certain que l'idée naturaliste sous toutes ses formes et dans toutes ses acceptions, a trouvé en Taine son représentant le plus accompli.

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A cet ?gard, on peut dire qu'il a été l'initiateur et le théoricien par excellence des tendances nouvelles qui se sont fait jour dans la littérature et dans la philosophie françaises entre 1850 et 1890. Nourri de Spinoza et de Hegel, un peu plus tard d'Auguste Comte et des empiristes anglais, il semble ne se soucier que des faits, des « petits faits » « significatifs » et « vrais ». Il ne distingue pas (t l'ordre » de la matière de celui de l'esprit; il les unit tous deux dans sa pensée comme ils le sont dans la « nature » dont il étudie les lois ; son rêve est de « souder les sciences morales aux sciences physiques » et de constituer une « science » totale, régie par le même déterminisme, soumise aux mêmes méthodes et susceptible des mêmes progrès. L'art, l'histoire, la httérature, la philosophie, la critique, il a tout voulu réduire et ramener aux procédés proprement scientifiques ; et cette conception toute « naturahste » est restée la sienne jusqu'à son dernier jour.

Et cependant, il n'était pas de ceux que le réel absorbe, et retient, et, si je l'ose dire, enlize tout entiers, a Toi qui connais bien mes idées, écrivait-il un jour à Edouard de Suckau, tu sais bien qu'en somme je suis un idéaliste. » C'était, je crois, la vérité même, et peut-être avait-il eu tort de donner, sans l'avoir voulu, sur ce point, le change à ses lecteurs. 11 n'était pas homme à se contenter de ce « bon sens négatif et destructeur qui consiste principalement à supprimer les vérités fines et k' rabaisser les choses nobles. » Peu à peu, l'on vit bien que le point de vue naturaliste n'exprimait qu'une partie de sa pensée. Très préoccupé toujours, certes, de ne point bâtir dans les nuages, de ne pas quitter le terrain des faits, et de ne pas être la dupe des mots, toujours méthodique et toujours prudent, après avoir fait au réel sa part, il tentait de faire celle de l'idéal; il l'envisageait dans l'art, et il l'envisageait dans la vie. Il en définissait les conditions avec une rigueur presque trop austère; et Thomme qu'on avait jadis accusé si vivement de nier la morale finissait en morahste, non seulement sévère, mais intransigeant. C'était là une belle revanche de son idéalisme instinctif sur le naturahsme un

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peu artificiel de ses débuts. La vie, en faisant son œuvre, l'avait peu à peu rendu à sa vraie nature.

Ces contrastes, ces contradictions peut-être, expliquent la variété, la profondeur et la continuité de son influence. Les hommes d'une seule idée, — quand ils ont du génie, — agissent certes sur les autres hommes ; mais leur action est toujotus Hmitée, toujours étroite, et ils ne conquièrent jamais qu'une portion assez restreinte des esprits. Ceux-là sont assurés d'une maîtrise plus étendue et plus durable, qui ont l'esprit assez souple et assez large pour embrasser à la fois les deux extrémités de l'horizon intellectuel. Quand cette largeur de pensée n'est pas le produit du scepticisme, quand elle est doublée au contraire de probité et de vigueur, quand elle s'accompagne enfin d'un puissant talent d'expression, d'une forme originale et qui grave, il est bien peu de lecteurs qui échappent à ses prises. Tel est exactement le cas de Taine; et c'est pourquoi les esprits les plus divers ont subi et ont reconnu son action : derniers romantiques et nép classiques, pessimistes et optimistes, naturaHstes et idéalistes, Paul de Saint-Victor et Ferdinand Brunetière, Zola et M. Bourget, M. Faguet et M. de Vogué, ont pu également se recommander de lui. M. Lanson l'a dit avec une ingénieuse précision : (( Toutes les générations arrivées à maturité depuis 1865 lui doivent plus qu'à personne, sauf (pour une minorité) à Renan. »

Et l'on espère que, dans ce recueil, dans cet Esprit de Taine, comme on n'eût pas manqué de l'intituler jadis, les titres de l'auteur des Origines à une hégémonie spirituelle aussi incontestée apparaîtront avec une suffisante clarté.

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