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LES PREMIERS ESSAIS

,H. Taink. — Pages choisies.

NOTICE

Le livre sur La Fontaine et ses Fables est le premier ouvrage qu'ait publié Taine. Ce fut, sous sa forme primitive, une « thèse pour le doctorat ês-lettres ». La Sorbonne ayant repoussé, comme hétérodoxes, une thèse française sur les Sensations et une thèse latine. De cognitione rerum externarum, il fallut chercher des sujets moins compromettants. a Je suis persuadé, avait écrit Adolphe Garnier à propos de Taine, je suis persuadé qu'il a trop d'imagination pour être philosophe, et qu'il trouverait dans la littérature et la poésie un emploi plus légitime et plus heureux de ses brillantes facultés. » — « Accepteront-ils, se demanda le candidat évincé en parlant de ses juges, accepteront-ils quelque chose d'esthétique, une théorie des genres, une étude sur La Fontaine?» Ce fut ce dernier sujet qui l'emporta : Taine l'avait étudié quelques mois auparavant, quand il préparait l'agrégation des lettres ; il l'avait étudié dès le collège, sous la direction d'ilatzfeld. Il écrivait à ce dernier en lui envoyant ses thèses : « Vous verrez dans les deux livres une méthode littéraire que depuis longtemps j'enseigne, et des traces d'une philosophie qui diffère de la vôtre; mais vous l'excuserez un peu, j'espère, en rencontrant par tout l'ouvrage des souvenirs de vos conférences. J'ai passé par bien des mains, mais mon premier maître a laissé sa marque dans ma pensée et dans mes écrits. » La thèse latine avait pour titre : De persoiis platonicis; la substance en a passé, au moins partiellement, dans l'article des Essais de critique et d'histoire sur les Jeunes gens de Platon.

Les deux thèses ont été soutenues fort brillamment le 50 mai 1853. La thèse française était intitulée : Essai sur les fables de La Fontaine. Elle a été entièrement refondue sous

le titre actuel : La Fontaine et ses fables, à partir de la 3' édition (1861). Dans les deux premières éditions, l'intention proprement philosophique est beaucoup plus visible que dans le texte définitif. Dès les premières lignes, A.^ s'annonçait : « S'il en est ainsi, on peut faire de la critique lilléraire une recherche philosophique, et, recueillant les beautés particulières de chaque fable, trouver les traits généraux du beau*. « A cet égard, il serait assez curieux d'instituer une comparaison détaillée entre les deux textes. On y verrait notamment combien la pensée et le style du jeune écrivain ont gagné en souplesse, en largeur et en éclat. Nous suivons, bien entendu, le texte définitif, en indiquant, çà et là, les variantes qu'il présente par rapport au premier.

Le paysage et le tempérament français*.

J'ai fait un voyage l'an dernier par In mer et le Rhin, pour revenir par la Champagne. Partout, dans ce circuit, éclate la grandeur ou la force. Au nord, l'Océan bat les falaises blanchâtres ou noie les terres plates ; les coups de ce bélier monotone qui heurte obstinément la grève, l'entassement de ces eaux stériles qui assiègent l'embou-

1. Cf. encore Y Avertissement de la 2° édition (1854) : « Le lecteur dira : Ceci n'est pas un essai sur les fables de La Fontaine. En effet, c'est une étude sur le Beau, et bien pis, une thèse de Sorbonne. De là les raisonnements, les abstractions, le système ; la poésie est en fort mauvaise compagnie. Si parmi les syllogismes croissent quelques pauvres fleurs, c'est la faute ou le mérite à La Fontaine; où n'en ferait-il pas naître? Allez dans la cour tiumide du triste et régulier monument, vous verrez des volubilis et des giroflées dcmi-flétries grimper le long d'une croisée grillée et du mur verdi d'où l'eau suinte. On n'en doit pas demander de plus belles à la critique. Lisez d'ailleurs l'inscription que nous mettons sur la porte : Salle de Doctorat. »

2. Ce morceau ne figurait pas dans l'Essai : il a été écrit pour l'édition de 1861, et a paru pour la première fois dans les Débats du 28 avril 1800.

chure des fleuves, la joie des vagues indomptées ^ui s'entre-choquent follement sur la plaine sans limites, font dec rendre au fond du cœur des émotions tragiques; la mer est un hôte disproportionné et sauvage dont le voisinage laisse toujours dans l'homme un fond d'inquiétude et d'accablement. — En avançant vers l'est, vous rencontrez la grasse Flandre, antique nourrice de la vie corporelle, ses plaines immenses toutes regorgeantes d'une abondance grossière, ses prairies peuplées de troupeaux couchés qui ruminent, ses larges fleuves qui tournoient paisiblement à pleins bords sous les bateaux chargés, ses nuages noirâtres tachés de blancheurs éclatantes qui abattent incessamment leurs averses sur la verdure, son ciel changeant, plein de violents contrastes, et qui répand une beauté poétique sur sa lourde fécondité. — Au sortir de ce grand potager, le Rhin apparaît, et l'on remonte vers la France. Le magnifique fleuve déploie le cortège de ses eaux bleues entre deux rangées de montagnes aussi nobles que lui ; leurs cimes s'allongent par étages jusqu'au bout de l'horizon dont la ceinture lumineuse les accueille et les relie ; le soleil pose une splendeur sereine sur leurs vieux flancs tailladés, sur leur dôme de forêts toujours vivantes; le soir, ces grandes images flottent dans des ondulations d'or et de pourpre, et le fleuve couché dans la brume ressemble à un roi heureux et pacifique qui, avant de s'endormir^ rassemble autour de lui les plis dorés de son manteau. Des deux côtés, les versants qui le nourrissent se redressent avec un aspect énergique ou austère ; les pins couvrent les sommets de leurs draperies silencieuses, et descendent par bandes jusqu'au fond des gorges; le puissant élan qui les dresse, leur roide attitude donne l'idée d'une phalange de jeunes héros barbares, immobiles et debout dans leur solitude que la culture n'a jamais vio-

lée. Ils disparaissent avec les roches rouges des Vosges. Vous quittez le pays à demi allemand qui n'est à nous que depuis un siècle. Dn air nouveau moins froid vous souffle aux joues; le ciel change et le sol aussi. Vous êtes entré dans la véritable France, celle qui a conquis et façonné le reste. Il semble que de tous côtés les sensations et les idées affluent pour vous expliquer ce que c'est que le Français.

Je revenais parce chemin au commencement de l'automne, et jemerappelle corabienle changementde paysage me frappa. Plus de grandeur ni de puissance ; l'air sauvage ou triste s'efface ; la monotonie et la poésie s'en vont ; la variété et la gaieté commencent. Point trop de plaines ni de montagnes ; point trop de soleil ni d'humidité. Nul excès et nulle énergie. Tout y semblait maniable et civilisé ; tout y était sur un petit modèle, en proportions commodes, avec un air de finesse et d'agrément. Les montagnes étaient devenues collines, les bois n'étaient plus guère que des bosquets, les ondulations du terrain recevaient, sans discontinuer, les cultures. De minces rivières serpentaient entre des bouquets d'aunes avec de gracieux sourires. Une raie de peupliers solitaires au bout d'un champ grisâtre, un bouleau frêle qui tremble dans une clairière de genêts, l'éclair passager d'un ruisseau à travers les lentilles d'eau qui l'obstruent, la teinte délicate dont l'éloignement revêt quelque bois écarté, voilà les beautés de notre paysage ; il paraît plat aux yeux qui se sont reposés sur la noble architecture des montagnes méridionales, ou qui se sont nourris de la verdure surabondante et de la végétation héroïque du nord ; les grandes lignes, les fortes couleurs y manquent ; mais les contours sinueux, les nuances légères, toutes les grâces fuyantes y viennent amuser l'agile esprit qui les contemple, le toucher parfois, sans l'exalter ni l'accabler. — Si vous entrez

plus avant dans la vraie Champagne, ces sources de poésie s'appauvrissent et s'affinent encore. La vigne, triste plante bossue, tord ses pieds entre les cailloux. Les plaines crayeuses sous leurs moissons maigres s'étalent bariolées et ternes comme un manteau de roulier. Çà et là une ligne d'arbres marque sur la campagne la traînée d'un ruisseau blanchâtre. On aime pourtant le joli soleil qui luit doucement entre les ormes, le thym qui parfume les côtes sèches, les abeilles qui bourdonnent au-dessus du sarrasin en fleur : beautés légères qu'une race sobre et fine peut seule goûter. Ajoutez que le climat n'est point propre à la durcir ni à la passionner. Il n'a ni excès ni contrastes ; le soleil n'est pas terrible comme au midi, ni la neige durable comme au nord. Au plus fort de juin, les nuages passent en troupes, et souvent dès février, la brume enveloppe les arbres de sa gaze bleuâtre sans se coller en givre autour de leurs rameaux. On peut sortir en toute saison, vivre dehors sans trop pâtir ; les impressions extrêmes ne viennent point émousser les sens ou concentrer la sensibilité ; l'homme n'est point alourdi ni exalté ; pour sentir, il n'a pas besoin de violentes secousses et il n'est pas propre aux grandes émotions. Tout est moyen ici, tempéré, plutôt tourné vers la délicatesse que vers la force. La nature qui est clémente n'est point prodigue; elle n'empâte pas ses nourrissons d'une abondance brutale ; ils mangent sobrement, et leurs aliments ne sont point pesants. La terre, un peu sèche et pierreuse, ne leur donne guère que du pain et du vin ; encore ce vin est-il léger, si léger que les gens du Nord, pour y prendre plaisir, le chargent d'eau-de-vie. Ceux-ci n'iront pas, à leur exemple, s'emplir de viandes et de boissons brûlantes pour inonder leurs veines par un afflux soudain de sang grossier, pour porter dans leur cerveau la stupeur ou la violence ; on les voit à la porte de leur chaumière,

qui mangent uii peu de pain et leur soupe ; leur vin ne met dans leurs têtes que la vivacité et la belle humeur. [P. 2-6.]

Puissance de la poésie*.

Beaucoup de gens disent quand on leur offre un volume de vers : « Ce sont des vers, je n'en lis pas; à la bonne heure, si le livre était en prose. » Ils font bien, car presque toujours l'ouvrage n'est que de la prose gênée par les vers. Un homme au collège s'est laissé dire qu'un vers est une ligne de douze syllabes sans élisions, laquelle finit par un son pareil à celui de la ligne voisine ; tout le monde peut fabriquer des lignes semblables, c'est affaire de menuiserie ; d'ailleurs il se souvient qu'il en a fait en latin, presque aussi bien que Claudien, bien plus joliment que Virgile ; maintenant que le voilà inspecteur des douanes, officier en retraite, il rabote et aligne des vers, compose des fables, traduit Horace, exactement comme d'autres, ses confrères, confectionnent des boîtes et des bilboquets avec un tour. Pour moi, j'aimerais mieux être obligé de commander une armée, que d'écrire ces terribles lignes non finies ; je trouve plus difficile de composer six beaux vers que de remporter une victoire ; en pareil cas du moins j'aurais la chance d'avoir un imbécile pour ennemi; mes généraux me remplaceraient; et il y a telle occurrence oîi les soldats tout seuls ont gagné la bataille. Mais trouver six beaux vers ! — C'est que les vers sont tout autre chose que des lignes non finies. Je crois que s'ils ont tant de puissance, c'est qu'ils remettent

1. Cette page ne figurait pas non plus dans le La FotUaitie primitif.

l'âme dans l'état sensitif et primitif. Ceux qui ont inventé le langage n'ont point noté les objets par des signes abstraits A la façon des algébristes ; ils ont joué en leur présence et pour les exprimer un drame figuratif et une pantomime; ils ont imité les événements avec leurs attitudes et leurs cris, avec leurs regards et leurs gestes ; ils les ont dansés et chantés. Un poète indien, dit la légende, vit tomber à ses pieds une colombe blessée, et, son cœur soulevé en sanglots ayant imité les palpitations de la créature mourante, cette plainte mesurée et modulée fut l'origine des vers. Encore aujourd'hui, sous tant de raisonnements accumulés, la nature sympathique persiste. Notre corps se redresse à la vue d'un noble chêne ; notre main décrit une ligne sinueuse à l'aspect d'une eau ployante et penchée ; notre pas se mesure sur le rythme d'un air que nous entendons. Les sons nous pénètrent et retentissent en passions au plus profond de notre cœur ; le monde extérieur trouve encore son écho en nous-mêmes, et notre vieille âme entourée et façonnée par la grande âme naturelle palpite comme autrefois sous son contact et sous son effort. C'est pour cela que l'homme qui peut traduire sa pensée par des sons et des mesures prend possession de nous ; nous lui appartenons et il nous maîtrise ; nous ne lui donnons pas simplement la partie raisonnante de notre être ; nous sommes à lui, esprit, cœur et corps; ses sentiments descendent dans nos nerfs ; quand l'âme est neuve, par exemple chez les peuples jeunes et les barbares, il est puissant comme un prophète ; Eschyle renvoyait ses spectateurs « tout agités par la furie de la gueri-e ». Et nous aujourd'hui si âgés, si lassés, si dégoûtés de toute pensée et tout style, nous recevons de lui une sensation unique qui nous reporte dans l'étonnement et la fraîcheur des premiers jours. [P. 506-307.]

TOYAGE AUX PYRÉNÉES (1855)

NOTICE

Souffrant d'une laryngite granuleuse, Taine aurait eu quelque difficulté à se rendre à Saint-Sauveur, comme le lui conseillait son médecin, pour soigner sa gorge malade, si la librairie Hachette ne lui en avait facilité les moyens en lui confiant la rédaction d'un guide aux eaux des Pyrénées. Des notes qu'il prit pendant ce voyage (juillet-septembre 1854), des longues lettres descriptives qu'il écrivit alors à sa mère et à ses sœurs, il tira, dans les trois derniers mois de l'année 1854, le volume qui parut au mois d'avril 1855, avec 65 vignettes sur bois de Gustave Doré, sous le titre de Voyage aux Eaxix des Pyrénées. — La 2' édition est de 1858 : le titre, Voyage aux Pyrénées, a été modifié, et le texte, qui est le texte définitif, a a été refondu et récrit presque en entier ». Nous signalons, en note, quelques-unes des variantes.

Si les belles pages abondent dans le Voyage aux Pyrénées^, il semble pourtant que l'application et l'ellort s'y fassent parfois un peu sentir. Taine l'avoue d'ailleurs lui-même en plus d'un endroit de sa Correspondance. « Je suis né, écrivait-il en pleine rédaction à Edouard de Suckau, je suis né pour classer et analyser, et je fabrique de l'imagination à cent francs le mètre carré; mieux vaudrait faire des sabots. J) Et à sa sœur, Mme Letorsay : « Ce maudit livre me donne bien du mal. Je n'ai fait toute ma vie que des raisonnements, je suis habitué aux abstractions, il faut que je sorte de moi-même, que je change toutes les allures de ma pensée, que j'apprenne

1. Le livre, écrivait Sainte-Beuve, « rappelle à quelques égards les charmants Voyages de Tôpffer, et l'on y trouve des pages descriptives qui peuvent se mettre à côté des paysages de montagne tracés par Ramond et par Sénancour »

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