VOYAGE AUX PYRÉNÉES
un paysan, un bomnie d'armes passe. Un instant après, il est passé; l'esprit n'en a pas gardé plus de traces que la route vide. Tous les matins, les yeux retrouvent les grands bois reposés sur la croupe des montagnes, et les assises de nuages allongées au bord du ciel. Les rocs s'éclairent, la cime des forêts tremble sous la brise qui s'élève, l'ombre tourne au pied des chênes, et l'esprit
. prend le calme et la monotonie de ces lents spectacles dont il se nourrit. Cependant les répons des moines bourdonnent vaguement dans la chapelle; puis leurs pas mesurés bruissent dans les hauts corridors. Chaque jour les mêmes heures ramènent les mêmes impressions et les mêmes images. L'âme se vide des idées mondaines, et le rêve divin, qui commence à couler en elle, amasse peu à peu le flot silencieux qui va l'emplir.
Loin d'elle la science et les traités de doctrine. Ils tarissent ce flot au lieu de l'accroître. Tant de mots augmenteront-ils la paix et la tendresse intérieure? « Le royaume de Dieu n'est pas dans les discours, mais dans la piété. )) 11 faut que le cœur s'agite, que les larmes coulent, que les bras s'ouvrent vers un lieu invisible, et ce trouble subit ne sera point l'œuvre des livres, mais l'attouchement de la main divine. C'est cette main « qui élèvera en un moment l'âme humble » ; c'est elle « qui enseigne sans bruits de paroles, sans confusion de senti-
'ments,sans faste d'ambition, sans combat d'arguments ». Une lumière perce, et tout d'un coup les yeux voient comme une nouvelle terre et un nouveau ciel. [P. 205-206.]
Méditation philo sophique.
Rien n'est mort, et là-dessus nos organes impuissants nous trompent; ces squelettes de montagnes nous sem-
blent inertes parce que nos yeux sont habitués à la mobile végétation des plaines ; mais la nature est éternellement vivante, et ses forces combattent dans ces sépulcres de granit et de neige, autant que dans les fourmilières humaines ou dans les plus florissantes forêts. Chaque parcelle du roc presse ou supporte ses voisines ; leur immobilité apparente est un équilibre d'efforts ; tout lutte et travaille: rien n'est calme et rien n'est uniforme. Ces blocs que l'œil juge massifs sont des réseaux d'atomes immensément éloignés, sollicités d'attractions innombrables et contraires, labyrinthes invisibles où s'élaborent des transformations incessantes, où des fluides foudroyants circulent, où fermente la vie minérale, aussi active et plus grandiose que les autres. Qu'est-ce que la nôtre, enfermée dans l'expérience de quelques années et dans le souvenir de quelques siècles? Que sommes-nous, sinon une excroissance passagère, formée d'un peu d'air épaissi, poussée au hasard dans une fente de la roche éternelle? Qu'est-ce que notre pensée, si haute en dignité, si petite en puissance * ? La substance minérale et ses forces sont les vrais possesseurs et les seuls maîtres du monde. Percez au-dessous de cette croûte qui nous soutient, jusqu'à ce creuset de lave qui nous tolère. C'est là que se débattent et se développent les grandes puissances, la chaleur et les affinités qui ont formé le sol, qui ont composé les roches, qui alimentent notre vie, qui lui ont fourni son berceau, qui lui préparent sa tombe. Tout s'y transforme et s'y meut comme au sein d'un arbre; et notre espèce, nichée sur un point de l'écorce, n'aperçoit pas la végétation silencieuse qui a soulevé le tronc, tendu les branches, et dont le progrès invincible amène
1. Souvenir évident de Pascal. Tout ce morceau n'est aussi bien qu'une éloquente paraphrase du « roseau pensant ».
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tour à tour les fleurs, les fruits et la mort. Cependant un mouvement plus vaste emporte la planète avec ses compagnons autour du soleil, emporté lui-même vers un terme inconnu, dans l'espace infini où tourbillonne le peuple infini des mondes. Qui dira qu'ils ne sont là que pour le décorer et l'emplir ? Ces grands blocs roulants sont la première pensée et le plus large développement de la nature; ils vivent au même titre que nous, ils sont les fds de la même mère, et nous reconnaissons en eux nos parents et nos aînés.
Mais dans cette famille il y a des rangs. Je le sais, je ne suis qu'un atome; pour m'anéantir, il suffit de la moindre de ces pierres ; un os épais d'un derni-pouce est la misérable cuirasse qui défend ma pensée du délire et de la mort; toute mon action, et l'action des machines inventées depuis soixante siècles, n'irait pas jusqu'à gratter un des feuillets de la croûte minérale qui me supporte et me nourrit. Et cependant, dans cette toute-puissante nature je suis quelque chose. Si, entre ses œuvres, je suis la plus fragile, je suis la dernière; si elle me confine dans un coin de son étendue, c'est à moi qu'elle aboutit. C'est en moi qu'elle atteint le point indivisible où elle se concentre et s'achève ; et cet esprit par qui elle se connaît lui ouvre une nouvelle carrière en reproduisant ses œuvres, en imitant son ordre, en pénétrant son œuvre, en sentant sa magnificence et son éternité. En lui s'ouvre un second monde qui réfléchit l'autre, qui se réfléchit lui-même, et qui, au delà de lui-même et de l'autre, saisit l'éternelle loi qui les engendre tous les deux. Je mourrai demain et je ne suis pas capable de remuer un pan de cette roche. Mais pendant un instant j'ai pensé, et dans l'enceinte de cette pensée la nature et le monde ont été compris. [P. 337-340.]
NOTICE
L'Ax;adémie française avait propose pour sujet d'un prix à décerner en 1854 une « étude critique et oratoire sur le génie de Tite-Live ». Dès le mois de novembre 1852, Taine songeait à concourir. Le 11 avril 1853, il écrit à son ami Edouard de Suckau qu'il est décidé, et que ce même jour, il a commencé à lire son auteur. « Ce Tite-Live n'est guère amusant, ajoute-t-il; c'est un phraseur, qui ne cherche ni le vrai, ni la vie, mais qui est moraliste et orateur. » Le livre était achevé vers la fin d'octobre. 11 eût été couronné, si quelques pages n'en avaient pas provoqué d'assez vives critiques. On reprochait notamment à l'auteur une phrase trop peu respectueuse pour Bossuet : « Bossuet n'avait guère ajouté à Tite-Live. 11 résumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais pour un enfant, et la parcourait à pas précipités. » « il lui a manque, pour mériter le prix, déclarait à ce propos Villemain dans son rapport, un peu d'enthousiasme chaleureux pour l'historien dont il s'agissait de faire ressortir la valeur. » Le concours fut ajourné à l'année suivante, les pages critiquées corrigées, et le candidat couronné. En publiant son mémoire en 1856, Taine y joignit le rapport de Villemain, et une courte Préface, où il se donnait le malin plaisir, sous couleur d'indiquer la méthode critique qu'il s'efforçait de suivre, de faire ouvertement profession de foi de spinozisme. 11 est peu probable que l'Académie eût couronné l'ouvrage si elle avait p-u lirt la Préface. Elle devait faire payer sa déconvenue plus tard à l'auteur de l'Histoire de la Littérature anglaise.
Dessein du livre.
L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans la nature « comme un empire dans un empire », mais comme une partie dans un tout; et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris.
Spinoza a-t-il raison? Peut-on employer dans la critique des méthodes exactes? Un talent sera-t-il exprimé par une formule? Les facultés d'un homme, comme les organes d'une plante, dépendent-elles les unes des autres? Sont-elles mesurées et produites par une loi unique? Cette loi donnée, peut-on prévoir leur énergie et calculer d'avance leurs bons et leurs mauvais effets? Peut-on les reconstruire,- comme les naturalistes reconstruisent un animal fossile? Y a-t-il en nous une faculté maîtresse, dont l'action uniforme se comnmnique différemment à nos différents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus?
J'essaye de répondre oui, et par un exemple. [P. vnvin.]
De l'art en histoire.
Qui décomposerait un corps vivant n'y trouverait que des parties de matière diversement figurées, réunies suivant certaines lois fixes. Serait-ce en donner une image exacte que d'énumérer ces lois et ces parties? Non, car elles ne se manifestent que par des formes, des mou-
H. Taine. — Pages choisies. "
vements et des couleurs. De même, apn>s avoir traversé les dissertations de la critique et les abstractions de la pliilosophie, l'historien entre enfia^ans l'histoire. Car la vie humaine qu'il imite n'est pas une formule, mais un drame, et les lois n'y agissent que par des événements. Si sa copie n'est pas animée, elle n'est ni complète ni fidèle. En effet, qu'y a-t-il de plus précieux dans les choses et dans la pensée que le mouvement, la beauté, la vie? Si vous ôtez aux faits la passion originale qui les suscite et la couleur sensible qui les éclaire, ils n'entrent dans l'esprit ni purs, ni entiers. Changeons donc les abstractions et les raisonnements en émotions et en images. Que l'histoire, pareille à la nature, touche le cœur et les sens en même temps que l'intelligence. Que le passé, reconstruit par la raison, ressuscite devant l'imagination. Jusqu'à présent, nous n'avions que des matériaux inertes et des lois inactives. Les voilà qui se meuvent au souffle di\in de l'âme. La science devient art. [P. 189-190.
ESSAI SUR TITE-LIVE. i9
Tacite.
Voici enfin une grande histoire égale à celle de Tite- Live, dont l'auteur a les défauts de son temps, mais aussi le don divin qui manque à Tite-Live : Tacite est poète. — Ce genre d'imagination est une sorte de génie philosophique, qui éclaire par illumination subite, et pénètre dans la vérité aussi profondément que la raison même. Car l'esprit poétique ne consiste pas seulement dans la folie charmante ou dans l'exaltation rêveuse qui ôte l'homme du monde réel, pour l'égarer dans le pays de la fantaisie; c'est la puissance de créer ou de reproduire des êtres aussi vrais, aussi vivants que ceux que nous pouvons voir et toucher. Les personnages de nos classiques, par exemple l'Agrippine de Racine, ressemblent à ceux de Tite-Live. Qu'on compare donc l'Agrippine de Racine à celle de Tacite ; on sentira combien un historien diffère d'un orateur. Il y a dans Tacite des couleurs crues, des traits saisissants, une violence de vérité, qui font comprendre, non plus une âme humaine en général, mais cette chose multiple, tortueuse, profonde, compliquée, infinie, qui est une âme particulière. Tout ce qu'une lente décomposition fait incomplètement et péniblement entrevoir au savant, le poète le résume par un mot, par un geste, parce que l'imagination, touchée en un certain point, produit subitement la figure précise et entière, comme dans une fleur, dès qu'un grain de poussière est tombé sur l'organe préparé, la vie éclate et un nouvel être est formé. — Il faut bien encore que Tacite soit coloriste, puisqu'il est poète. Aussi, avec lui enfin, nous touchons le monde réel ; nous vivons parmi les corps ; nous voyons des âmes, mais à travers des faits sensibles;
et nous les voyons plus nettement : car notre imagination est ainsi faite, que, pour bien saisir les passions spirituelles, nous devons nous figurer les apparences physiques, semblables à la nature dont les forces impalpables n'agissent que par des mouvements corporels. Si le but de l'histoire est de ressusciter le passé, nul historien n'égale Tacite. — Maintenant avouons que, selon la mode du temps, il ne se contente pas d'être grand écrivain, mais qu'il veut l'être, qu'il pousse la concision à l'excès, que partout il est tendu et fait effort; qu'il charge sa phrase de tant d'idées, qu'accablée de richesses elle manque d'aisance et de mouvement, qu'à force de ramasser ses pensées dans un petit espace, il les étouiïe ou les obscurcit. Il est vrai encore qu'il affecte la profondeur, et approche parfois du mauvais goût, qu'il poursuit l'originalité même à travers la fausseté, la prétention et la subtilité, en un mot, qu'en fuyant la médiocrité, il s'éloigne du naturel et de la raison. Il faut enfin confesser que souvent ses discours sont des déclamations, bien plus choquantes que celles de Tite-Live, qu'il y cherche non seulement l'occasion d'être éloquent, mais celle de bien dire ; que l'élégance excessive, les antithèses recherchées, les finesses de langage les plus surprenantes, ornent les harangues de ses barbares ; bref, qu'il fut l'ami de Pline le jeune. — Mais on est obligé de réfléchir pour trouver ses fautes ; et on les oublie en écoutant son accent douloureux et contenu. Sous Domitien, ayant vu, pendant quinze ans, ce qu'il y a d'extrême dans la servitude, contraint au silence, il était descendu aux dernières profondeurs de la tristesse et de la réflexion. S'il est énergique et concis, ce n'est pas seulement parce qu'il veut bien écrire, mais parce qu'il a médité soi> indignation. Cet éclat d'un style que la poésie, la haine, l'étude, ont enflammé et assombri, ne s'est rencontré qu'une fois dans
l'histoire, et il a fallu cette âme, cette civilisation et cette décadence pour l'inventer [V. o-47-ooO.]
Thucydide.
Au-dessus de Tacite peut-être est Thucydide, le plus étonnant des historiens. Aucun livre ne laisse une impression si accablante et si étrange; on croit voir se dresser devant soi une statue d'airain. Son don particulier est l'amour absolu de la vérité pure. — Parmi ce peuple de conteurs et de poètes, il a inventé la critique et la science; il fonde, comme il le dit lui-même, quelque chose d'éternel (y.TT|iAa e'tç àst). Rntre tous ces faits vérifiés, il choisit les événements qui sont la substance de l'histoire ; il les présente nus, sans les expliquer comme César, sans plaio/'.r sur eux comme Tite-Live, sans les colorer comme Tacite. Ils apparaissent seuls, tellement qu'on croirait l'historien absent. Rien de terrible comme ce sang-froid qui est naturel; il marche à travers les meurtres, les séditions, les pestes, comme un homme affranchi de l'humanité, qui, les yeux fixés sur le vrai, ne peut s'abaisser jusqu'à la colère ou à la pitié. La mort, la vie, les belles et les laides actions, tout est égal pour la science; le bien et le mal, les crimes et les vertus ne sont à ses yeux que des événements et des causes. Thucydide n'est pas même emporté par le mouvement des faits ; son récit n'entraîne pas ; aucune passion ne peut l'atteindre ; s'il a une muse elle ressemble à la froide Diane de la Tauride, qui, le front calme, égorgeait les hommes et trempait ses bras de vierge dans le sang. Habitués à nous (rouiller, à, pousser des cris à chaque événement, nous" ne concevons pas commerlÉ cet homme,
témoin des massacres de cette guerre, qui a combattu et plaidé sur cette place publique, a pu garder cette immobilité sublime. Le génie grec, quand il touche un genre de perfection, le pousse jusqu'au bout, avec une audace de raison qui "ccable. Thucydide, ayant conçu la nature du vrai, méprise le reste. C'est parce qu'il est d'accord avec lui-même qu'il ne s'amollit pas un seul instant. — Il est philosophe et orateur de la même façon que narrateur et critique. Sa philosophie est dans ses discours, comme celle de tous les anciens. Mais elle ne ressemble ni à celle de Tite-Live ni à celle des autres. Un moderne n'aurait qu'à transcrire le portrait des Athéniens et des Lacédémoniens, le tableau que fait Périclès de la politique et des mœurs d'Athènes, les harangues qui exposent les forces des deux partis. Les idées n'y sont point embellies ni voilées par le vêtement oratoire, mais pures et nues comme les faits eux-mêmes, et les discours ne sont que des précis de raisons. Thucydide connaît les causes comme Tacite connaît les hommes ; la philosophie de l'un est aussi précise que les peintures de l'autre, et il me semble que, par des chemins opposés, l'imagination et la raison, ils ont atteint tous deux la parfaite vérité. — De cet excès de pensées naît le seul défaut de Thucydide : ses narrations sont aussi belles et aussi claires que celles de Xénophon ; mais le style de ses harangues est pénible. Elles sont chargées d'idées abstraites que leur concision rend obscures, et d'antithèses qui font vainement effort pour y porter la clarté. Les phrases, tournées et retournées cent fois par une méditation intense, sont comme des étrangères à qui les voit pour la première fois. Les mots pressés par cette main puissante, presque déformés, sont parfois détournés de l'usage ordinaire. Les constructions souffrent de la domination de la pensée; et le style tout entier est comme
opprimé et violenté par sa propre énergie. Cet hoinine extraordinaire ne tombe que par l'excès de sa force; une seule de ses armes d'historien se brise, et c'est dans l'embrassement trop violent dont il étreint la vérité. [P. ^bO-ùù'2.]
LES PHILOSOPHES aASSIQUES DU XL\^ SIECLE EN FRANCE (1857)
NOTICE
Des premiers livres de Taine, le volume des Philosophes classiques est celui qui fit le plus de bruil. C'était la première fois, ou peu s'en faut, qu'un écrivain, un philosophe de profession, un universitaire de la veille secouait publiquement le joug du « spiritualisme officiel ». « Ah ! mes amis, écrivait plus tard Sarcey, quel tapage! quel bouleversement! Non, vous n'imaginez pas l'émoi que causa dans toute l'Université ce coup de pied donné au travers de la philosophie officielle de Cousin par un jeune iconoclaste, audacieux, impertinent et grave. C'est de là, que date l'influence que Taine a prise sur toute la jeune vénération. » — « J'ai du plomb dans ma carnassière, écrivait Taine à sa sœur dès 1832, mais je ne l'éparpillerai pas grain par grain ; j'en amasse de tous côtés pour faire une belle charge de mitraille, et alors, je tâcherai de mon mieux d'en éclabousser la figure de la vérité offir cielle. ))
n tint parole. Et cependant, il ne semble pas que le livre des Philosophes classiques ait été délibérément conçu par Taine dans un désir, d'ailleurs légitime, — car il n'avait pas eu personnellement à se louer de l'éclectisme, — de représailles contre la philosophie universitaire. La Revue de rinstruclion publique, que dirigeait M. Hachette, avait entrepris une série d'études sur les principaux écrivains du xii* siècle; il est tout naturel qu'on se soit adressé à Taine pour traiter des philosophes. Mais, de l'humeur dont il était, il était inévitable que l'étude purement historique et critique se transformât peu à peu sous sa plume en une œuvre de polémique. Ce fut une exécution en règle. Elle attira vivement, comme