LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU XIX» SIÈCLE
on pouvait s'y attendre, l'attention sur le jeune écrivain. Vapereau, Cournault, Gustave Planche, Garo, Scherer, Sainte- Beuve lui consacrèrent des articles. On comptait décidément avec lui.
Les Philosophes classique.'! ont para dans la Revue de V Instruction publique du 14 juin 1855 au 9 octobre 1856. La \" édition est de janvier 1857; elle a pour titre : Les Philosophes français du \ix' siècle; la 2* édition, corrigée et un peu adoucie, est de 1860; l'édition définitive, la 5*, corrigée elle aussi, est de 1868 : le titre même a été modifié : Les Philosophes classiques du xi\' siècle en France.
L'art de Michelet.
"M. Michelet sait ranimer les morts; les sentiments éteints reparaissent dans son âme; il ne déduit pas logiquement une idée d'mie autre; il ne construit pas noblement de larges périodes; il n'essaye pas de conduire régulièrement un auditoire d'esprits pesants vers une vérité lointaine : il n'est pas maître de lui-même; il y a quelque chose de fiévreux dans son inspiration. Les idées lui viennent sans qu'il les choisisse ou qu'il les ordonne, et elles ne se présentent pas sous la livrée commune de mots généraux; elles accourent en métaphores, en expressions familières, en habits de folles ou de paysannes; et dès l'abord, elles saisissent; l'accent de la phrase est un chant. On est transporté à l'instant à mille lieues des idées ordinaires. On ne sait plus ce qu'est devenue la raison raisonnante; des formes, des couleurs se tracent sur le champ décoloré où la pensée abstraite ordonnait ses syllogismes; on aperçoit des gestes, des attitudes, des changements de physionomie ; peu à peu le personnage ressuscite; il semble qu'on l'ait connu; on prévoit ce
qu'il va faire, on entend d'avance le cri de sa passion blessée; on ne le juge pas; on l'aime ou le hait, ou plutôt on sent avec lui et comme lui ; on quitte son siècle, on devient son contemporain, on devient lui-même. Et, pour cela, l'on a pas besoin d'une longue explication ; souvent une phrase suffit; un seul mot, comme un éclair, déchire le voile obscur du temps, ramène en pleine lumière les figures cachées, rallume dans leurs yeux ternes la divine flamme de la vie. Ces mots magiques, nul raisonnement, nulle science ne les découvre; ils sont le langage de l'imagination qui parle à l'imagination ; ils expriment un état extraordinaire de l'âme qui les trouve, et mettent dans un état pareil l'âme qui les écoute ; ils sont la parole du génie; ils ne sont donnés qu'à l'artiste, et changent la triste langue des analyses et des syllogismes en une sœur de la poésie, de la musique et de la peinture. [P. M 7-11 9.]
Biographie idéale de Victor Cousin.
Il est né deux cents ans trop tard; c'est un fils du dix-septième siècle égaré dans un autre siècle. Si le lecteur daigne regarder autour de lui, il verra cent exemples de ces vocations contrariées par les circonstances, de ces esprits prématurés ou tardifs, de ces hommes de talent qui eussent été des hommes de génie s'ils étaient venus à temps. La Nature nous jette au hasard dans le temps et dans l'espace; et pour un qui se développe, il y en a mille qui avortent, ou qui restent à demi formés.
Transportons donc M. Cousin dans sa patrie, et racontons sa vie telle que son bon génie eût dû la faire. Il naquit en 1040. 11 ut les plus brillantes études au collège de