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LES SUISSES DU TEMPS JADIS

A l'antique vertu des Suisses d'autrefois. Rousseau oppose les Suisses dégénérés de son temps. Le tableau est un peu forcé. Mais il a été écrit pour rédification des Corses, à la demande desquels Rousseau préparait un projet de constitution.

>« On retrouvait jadis dans la Suisse le même caractère que Diodpre donne aux Corses : l'équité, l'humanité, la bonne foi; toute la différence était que, habitant un climat plus rude, ils étaient plus laborieux; ensevelis pendant six mois sous la neige, ils étaient forcés de

faire des provisions pour l'hiver ; épars sur leurs rochers, ils les cultivaient avec une fatigue qui les rendait robustes; un travail continuel leur ôtait le temps de connaître les passions; les communications étaient toujours pénibles, et, quand les neiges et les glaces achevaient de les fermer, chacun, dans sa cabane, était forcé de se suffire à lui-même et à sa famille; de là l'heureuse et grossière industrie. Chacun exerçait dans sa maison tous les arts nécessaires : tous étaient maçons, charpentiers, menuisiers, charrons. Les rivières et les torrents qui les séparaient les uns des autres donnaient, en revanche, à chacun d'eux les moyens de se passer de ses voisins. Les scies, les forges, les moulins se multipliaient; ils apprenaient à ménager le cours des eaux tant pour le jeu des rouages que pour multiplier les arrosements. C'est ainsi qu'au milieu de leurs précipices et de leurs vallons, chacun, vivant sur son sol, parvient à en tirer tout son nécessaire, à s'y trouver aujarge, à ne désirer rien au delà; les intérêts, les besoins ne se croisant point, et nul ne dépendant d'un autre, tous n'avaient entre eux que des liaisons de bienveillance et d'amitié ; la concorde et la paix régnaient dans leur nombreuse famille. Ils n'avaient presque autre chose à traiter entre eux que des mariages, où l'inclination seule était consultée, que l'ambilion ne formait point, que l'intérêt et l'inégalité n'arrêtaient jamais.

Ce peuple pauvre mais sans besoins, dans la plus parfaite indépendance, multipliait ainsi dans une union que rien ne pouvait altérer. Il n'avait pas de vertus, puisqu'il n'avait point de vices à vaincre; bien faire ne lui coûtait rien, et il était bon et juste sans savoir même ce que c'était que justice et que vertu. Delà force avec laquelle cette vie laborieuse et indépendante attachait les Suisses à leur patrie, résultaient deux plus grands moyens de la défendre, savoir : le concert dans les résolutions et le courage dans les combats. Quand on considère l'union constante qui régnait entre des hommes sans maîtres, presque sans lois, et que les princes qui

les entouraient s'efforçaient de diviser par toutes les manœuvres de la politique; quand on voit linébranlable fermeté, la constance, l'acharnement même que ces hommes terribles portaient dans les combats, résolus de mourir ou de vaincre, et n'ayant pas même l'idée de séparer leur vie de leur liberté, l'on n'a plus de peine à concevoir les prodiges qu'ils ont faits pour la défense de leur pays et de leur indépendance: on n'est plus surpris de voir les trois plus grandes puissances, et les troupes les plus belliqueuses de l'Europe, échouer successivement dans leur entreprise contre celte héroïque nation, cjue sa simplicité rendait aussi invincible à la ruse, que son courage à la valeur....

Mais ces hommes rustiques, qui d'abord ne connaissaient qu'eux-mêmes, leurs montagnes et leurs chaumières, en se défendant contre les autres nations, apprirent à les connaître; leurs victoires leur ouvrirent les frontières de leur voisinage, la réputation de leur bravoure fit naître aux princes l'idée de les employer. Ils commencèrent à solder ces troupes qu'ils n'avaient pu vaincre; ces braves gens, qui avaient si bien défendu leur liberté, devinrent les oppresseurs de celle d'autrui. On s'étonnait de leur voir porter, au service des princes, la même valeur qu'ils avaient mise à leur résister, la même fidélité qu'ils avaient gardée à la patrie ; vendre à prix d'argent les vertus qui se payent le moins et que l'argent corrompt le plus vite. Mais, dans ces premiers temps, ils portaient au service des princes la même fierté qu'ils avaient mise à leur résister. Ils s'en regardaient moins comme les satellites que comme les défenseurs, et croyaient moins leur avoir vendu leurs services que leur protection. Insensiblement ils s'avilirent, et ne furent plus cjue des mercenaires ; le goût de l'argent leur fit sentir qu'ils étaient pauvres; le mépris de leur état a détruit insensiblement les vertus qui en étaient l'ouvrage, et les Suisses sont devenus des hommes à cinq sjoU. comme les Français à quatre. — Une autre cause plus cachée a corrompu celte vigoureuse nation. Leur vie isolée et simple les rendait indépen-

dants ainsi que robustes ; chacun ne connaissait ck maître c|ue lui ; mais tous, ayant le même intérêt et les mêmes goûts, s'unissaient sans peine pour vouloir faire les mêmes choses ; l'uniformité de leur vie leur tenail lieu de loi. Mais quand la fréquentation des autres peu pies leur eut fait aimer ce Cju'ils devaient craindre, el admirer ce qu'ils devaient mépriser, l'ambition des principaux leur fit changer de maxime ; ils sentirent cjue pour mieux dominer le peuple il fallait lui donner des goûts plus dépendants. De là l'introduction du com merce, de l'industrie et du luxe, cfui, liant les particuliers à l'autorité publique par leurs métiers et par leurs besoins, les fait dépendre de ceux qui gouvernent, beaucoup plus cju'ils n'en dépendaient dans leur état prii^iUif.

La pauvreté ne s'est fait sentir dans la Suisse que quand l'argent a commencé d'y circuler; il a mis la même inégalité dans les ressources que dans les fortunes ; il est devenu un grand moyen d'acquérir à ceuN qui n'avaient rien. Les établissements de commerce et de manufactures se sont multipliés; les arts ont ôté une multitude de mains à l'agriculture. Les hommes, en se divisant inégalement, se sont multipliés et se sont répandus dans les pays les plus favorablement situés, et où les ressources étaient plus faciles. Les uns ont déserté leur patrie, les autres lui sont devenus inutiles en consommant et ne produisant rien : la multitude des enfants est devenue à charge. Le peuplement a sensiblement diminué, et, tandis que l'on se multipliait dans les villes, la culture des terres plus négligée, les besoins de la vie plus onéreux, en rendant les denrées étrangères plus nécessaires, ont mis le pays dans une plus grande dépendance de ses voisins. La vie oiseuse a introduit la corruption et multiplié les pensionnaires des puissances ; l'amour de la patrie, éteint dans tous les cœurs, y a fait place au seul amour de l'argent; tous les sentiments qui donnent du ressort à l'âme étant étouffés, on n"a plus vu ni fermeté dans la conduite, ni vigueur dans les résolutions. Jadis, la Suisse pauvre

lisait la loi à la France; maintenant la Suisse riche raint le sourcil froncé d'un miiîistre français! ' iConsti- Uion pour la Corse.)

1. On sent dans ces lignes un 1 a peint la Suisse [elle qu'il crai- L'pil généreux. Rousseau cxagé- gnait de la voir devenir, et non lit. Dans celle dernière page il 1 telle qu'elle était eu 1760.

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