COMMENT ROUSSEAU ENTEND L EDUCATION
J'établis, dans YEmile, Yéducaiion négative comme la meilleure ou plutôt la seule bonne; je fais voir comment toute éducation positive suit, comme qu'on s'y prenne, une route opposée à son but; et je montre comment on tend au même but et comment on y arrive par le chemin que j'ai tracé
J'appelle éducation positive ce qui tend à former l'esprit avant l'âge, et à donner à l'enfant la connaissance des devoirs de l'homme. J'appelle éducation négative celle qui tend à perfectionner les organes, instruments
1 Beau programme, que l'Emile devait remplir.
de nos connaissances, avant de nous donner ces connaissances, et qni préparc à la raison par l'exercice des sens. L'éducation négative n'est pas oisive, tant s'en faut : elle ne donne pas les vertus, mais elle prévient les vices; elle n'apprend pas la vérité, mais elle préserve de l'erreur; elle dispose l'enfant à tout ce qui peut le mener au vrai quand il est en état de l'entendre, et au bien quand il est en état de l'aimer. {Lellre à Christophe de Beaumont.)
AU PRÉCEPTEUR d'uN JEUNE ARISTOCRATE.
La belle page qui suit pourrait se résumer ainsi : « Valeur' morale de l'exemple dans l'éducation ». En même temps qu'elle démontre un des plus nobles principes de la pédagogie de Rousseau, elle éclaire d'un jour singulier la situation des '< précepteurs d'enfants nobles », sous l'ancien régime. L'élève du correspondant de Rousseau ne pouvait admettre que son instituteur, l'abbé M**', eût raison contre \m, puisque c'était lui qui payait. Et sans doute il n'était pas seul, dans la maison, à penser ainsi.
«.... Il est clair que l'opinion, ce monstre qui dévore le genre humain, a déjà farci de ses préjugés la tète du petit bonhomme : il vous regarde comme un homme à' ses gages, une espèce de domestique fait pour lui obéir, pour complaire à ses caprices; et, dans son petit jugement, il lui paraît fort étrange que ce soit vous qui prétendiez l'asservir aux vôtres : toute sa conduite avec vous n'est qu'une conséquence de cette maxime qui n'est pas injuste, mais qu'il applique mal, C|ue c'est à celui qui paie de commander. D'après cela, qu'importe cju'il ait tort ou raison? C'est lui qui paie.
«Essayez, chemin faisant, d'effacer cette opinion par des opinions plus justes, de redresser ses erreurs par des jugements plus sensés; tâchez de lui faire comprendre qu'il y a des choses plus estimables que la naissance et que les richesses, et pour le lui faire comprendre il ne faut pas le lui dire*, il faut le lui faire
1. Parole profonde, quicontient | de paroles, pas assez dcxemloul un système d'éducation. Trop I pies! trop de livres, pas assez
srntir. Forcez sa pelilc ànie vainc à respecter la juslice et le courage, à se mettre à genoux devant la vertu, tt n'allez pas i)Our cela lui chercher des livres; les hommes des livres ne seront jamais pour lui que des liommes d'un autre monde. Je ne sache qu'un seul modèle qui puisse avoir à ses yeux de la réalité : et ce modèle, c'est vous, monsieur; le poste que vous remplissez est à mes yeux le plus noble et le plus grand qui soit sur la terre. Oue le vil peuple en pense ce qu'il voudra; pour moi, je vous vois à la place de Dieu : vous laites un homme. Si vous vous voyez du même œil que moi. que cette idée doit vous élever au dedans devousiiiome! qu'elle peut vous rendre grand en effet! et c'est . 0 qu'il faut. Car, si vous ne l'étiez qu'en apparence et que vous ne fissiez que jouer la vertu, le petit bonliomme vous pénétrerait infailliblement et tout serait I>erdu. Mais si cette image sublime du grand et du l»eau le frappe une fois en vous; si votre désintéressement lui apprend que la richesse ne peut pas tout; s'il voit en vous combien il est plus grand de commander à r-oi-mème qu'à des valets; si vous le forcez, en un mot, a vous respecter, dès cet instant vous l'aurez subju- Liué, et je vous réponds que, quelque semblant qu'il lasse, il ne trouvera plus égal que vous soyez d'accord avec lui ou non, surtout si, en le forçant de vous honorer dans le fond de son petit cœur, vous lui marquez i-n même temps faire peu de cas de ce qu'il pense luimême, et ne vouloir plus vous fatiguer à le faire convenir de ses torts. Il me semble qu'avec une certaine façon grave et soutenue d'exercer sur lui votre autorité, vous parviendrez à la fin à demander froidement à votre ■ ur : Qu'est-ce que cela fait que nous soyons ctaccord ou ■>n? et qu'il trouvera, lui, que cela fait quelque chose'.» 'orr., 9 février 1770.)
i! actes! crie Rousseau à chaque instant.
1. Tout est à peser, à méditer dans ce morceau, un de ceux qui
font le plus d'honneur à Jean- Jacques, non pas seulement à la pénétration età la finesse de son esprit, mais surtout à son âme.
ÉDUCATEURS, FORÎSIEZ-NOUS DES HOjNIMES !
Rousseau, insistant sur le principe qui est comme l'idée mère de VÉmilc, reprend à sa manière le vieil adage de Bias : « Je porte tout avec moi », et en fait l'application aux citoyens de son siècle, ou plutôt à ceux de tous les temps.
Appropriez l'éducation de Fliomme à l'homme, et non , pas à ce qui n'est point lui. Ne voyez-vous pas qu'en travaillant à le former exclusivement pour un état, vous le rendez inutile à tout autre? et que, s'il plaît à la fortune, vous n'aurez travaillé qu'à le rendre malheureux?... Vous vous flez à l'ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares, que vous puissiez com})ter d'en être exempt? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions ^ Oui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors? Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le | détruire : il n'y a de caractères ineffaçables que ceux ! qu'imprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce satrape que vous n'aurez élevé que pour la grandeur? que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d'or? que fera, dépourvu de tout, ce . fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même et | ne met son être que dans ce qui est étranger à lui? ^ Heureux qui sait quitter alors l'état qui le quitte, et rester homme en dépit du sort!... Un roi qui n'existe que par sa couronne n'est rien du tout s'il n'est roi. î' Mais celui qui la perd et s'en passe est alors au-dessus d'elle. Du rang de roi qu'un lâche, qu'un méchant, un . fou peut remplir comme un autre, il monte à l'état d'honnne que si peu d hommes peuvent remplir. Alors
1. Rousseau, comme la plupart 1 a poussé la clairvoyance jusqu'à des grands esprits de son temps. ! la prophétie.
il triomphe de la fortune et la brave ; il ne doit rien qu'à lui seul, et quand il ne lui reste à montrer que lui, il n'est point nul, il est quelque chose. Oui, j'aime mieux rent fois le roi de Syracuse maître d'école à Corinthe, et le roi de ^lacédoine crreffier à Rome, qu'un malheureux Tarquin ne sachant que devenir s'il ne règne pas * ; que l'héritier possesseur des trois royaumes, jouet de quiconque ose insulter à sa misère, errant de cour en cour-, cherchant partout des secours et trouvant partout des affronts, faute de savoir faire autre chose qu'un métier qui n'est plus en son pouvoir.... Travailler est un devoir indispensable à Ihomme social, riche ou pauvre, puissant ou faible; tout citoyen oisif est un fripon ^. De toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l'artisan.... Partout où Ton veut vexer l'artisan, son bagagre est bientôt fait : il emporte ses bras et s'en va. (Emile. III, /?«.)