A LECTURE. — COMMENT LE MAITRE DOIT LIRE AVEC SON ÉLÈVE
Si nous voulions nous charger d'un étalage d'érudilion, et savoir pour les autres plus que pournous, mon système ne vaudrait rien ; car il tend toujours à tirer pou de beaucoup de choses, et à faire un petit recueil dune grande bibliothèque. La science est dans la plupart de ceux qui la cultivent une monnaie dont on fait Lii-and cas, qui cependant n'ajoute au bien-être qu'autant qu'on la communique, et n'est bonne que dans le . i-mmerce. Otez à nos savants le plaisir de se faire 1 rouler, le savoir ne sera rien pour eux. Ils n'amassent lians le cabinet que pour répandre dans le public ; ils ne veulent être sages qu'aux yeux d'autrui; et ils ne se soucieraient plus de l'étude s'ils n'avaient plus d'admiifiteurs. Pour nous qui voulons profiter de nos connaissances, nous ne les amassons point pour les revendre, mais pour les convertir à notre usage: ni pour nous en charger, mais pour nous en nourrir». Peu lire, et penser beaucoup à nos lectures, ou. ce qui est la même cliose. en causer beaucoup entre nous, est le moyen de les bien digérer : je pense que quand on a une fois l'entendement ouvert par l'habitude de réfléchir, il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu'on trouverait dans les livres; c'est le vrai secret de les bien mouler en sa tête, et de se les approprier : au lieu qu'en les recevant telles qu'on nous les donne, (• est presque toujours sous une forme qui n'est pas la r;(Mpe. Nous sommes plus riches que nous ne pensons; hiais. dit Montaigne, on nous dresse à l'emprunt et à la quête; on nous apprend à nous servir du bien d'auiiiii plutôt que du nôtre: ou plutôt, accumulant sans
-se, nous n'osons toucher à rien : nous sommes ■ ijmme ces avares qui ne songent qu'à remplir leurs
i. A chacune de ces lignes si lulii.ieuses. on songe involontaienient à Quinlilien, à Sonèque,
à Montaigne. Rousseau se montre ici le digne émule des moralistes de l'anliquilé.
J -J. R LECT CJ:0;5îrS. 10
greniers, et dans le sein de l'abondance se Inissent mourir de faim.
Il y a, je l'avoue, bien des gens à qui cette métl)0(|<> serait fort nuisible, et qui ont besoin de beaucoup 1ii<" et peu méditer, i)arce qu'ayant la lèle mal faite ils neJi rassemblent rien de si mauvais que ce qu'ils produi-H sent d'eux-mêmes. Je vous recommande tout le coniiî^ traire, à vous qui mettez dans vos lectures mieux qu< ce que vous y trouvez, et dont l'esprit actif fait sur livre un autre livre, quelquefois meilleur que le pr< mier. Nous nous communiquerons donc nos idées; j( vous dirai ce que les autres auront pensé, vous mi direz sur le même sujet ce que vous ])ensez vous-mêm<>^ et souvent après la leçon j'en sortirai plus instruit qii< vous. {Nouvelle Héloïse, I, xii.)