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QUELLES LECTURES HISTORIQUES CONVIENNENT MIEUX A LA JEUNESSE

Rousseau, comme Montaigne, tient pour l'histoire far Hère, à la Plutarque. Elle est plus humaine, elle est plus la portée de l'enfant.

L'histoire montre bien plus les actions C[ue les hommes, parce qu'elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade; elle n'expose que l'homme public qui s'est arrangé pour être vu : elle ne le suit point dans sa maison, dans son* cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis; elle nele peint que quand il représente : c'est bien plus son habit cjne sa personne qu'elle peint. il

J'aimerais mieux la lecture des vies particulières pour commencer l'étude du cœur humain; car alors Ihomm; a beau se dérober, l'historien le poursuit partout; il lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l'œil perçant du spectateur; et c'est quand l'un croit mieux se cacher, que l'autre le fait mieux conj; naître. « Ceulx, dit Montaigne, qui escrivent les vies,d'autant qu'ilz s'amusent plus aux conseils qu'aux évés

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nements, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qni arrive au dehors, ceulx là me sont plus propres : voylà pourquoi, en toutes sortes, e'est mon homme que Plutarquo. »

Il est vrai que le pfénie dos hommes assemblés ou des peuj)les est fort différent du caractère de Ihomme en particulier, et que ce serait connaître très imparfaitement le cœur humain que de ne pas Texaminer aussidans la multitude : mais il n'est pas moins vrai quil faut commencer par étudier l'homme pour juger les hommes, et que qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.

Il faut encore ici recourir aux anciens par les raisons que j'ai déjà dites, et de plus, parce que tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques, étant bannis du style moderne', les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu'elle permet d'y faire, et, comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fois la vie des rois, nous n'aurons plus de Suétones-.

Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n'osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses; et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste, lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l'Italie: Agésilas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi; César, traversant un pauvre village, et causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le tourbe qui disait ne

1. Critique très fondée des 1 S.L'exemple pourrait ôlre mieux écrits historiques d'alors. I choisi.

vouloir qu'être l'égal de Pompée; Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot : c'est le plus beau moment de sa vie; Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom ; Philopœmen, le manteau l3as, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions; c'est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et c'est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter.

Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaître et aimer; mais combien s'est-on vu forcé d'en supprimer qui l'auraient fait connaître et aimer davantage ! Je n'en citerai qu'un, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n'eût eu garde d'omettre, mais que Ramsai n'eût eu garde d'écrire quand il l'aurait su.

Un jour d'été qu'il faisait fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche et en bonnet, était à la fenêtre dans son antichambre : un de ses gens survient, et, trompé par l'habillement, le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique était familier. 11 s'approche doucement par derrière, et d'une main qui n'était pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L'homme frappé se retourne à l'instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu : Mo7iseignem\ j'ai cru quec'était George.... Et quand c'eût été George, s'écrie Turenne en se frottant le derrière, it ne fallait pas frapper si fort. Voilà donc ce que vous n'osez dire, misérables? Soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles; trempez, durcissez vos cœurs de fer dans votre vile décence; rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme qui lis ce trait, et qui sens avec attendrissement toute la douceur d'âme qu'il

ÉDUCATION ET INSTI; L CTION.

montre*, même dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès quil était question de sa naissance et de son nom. Songe que c'est le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin qu'on vît bien que cet enfant était le chef d'une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la nature, méprise l'opinion et connais l'homme. {Emile, II.)

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