LE PITTORESQUE DE ROUSSEAU
« Le pittoresque de Rousseau est sobre, ferme et net, même aux plus suaves instants; la couleur y porte toujours un dessin bien arrêté ; ce Genevois est bien de la pure race française en cela. S'il lui manque par moments une plus chaude lumière et les clartés d'Italie ou de la Grèce; si, comme autour de ce beau lac de Genève, la bise vient quelquefois refroidir l'air, et si quelque nuage jette tout à coup une teinte grisâtre aux flancs des monts, il a des jours cl des heures d'une limpide et parfaite sérénité. On a depuis renchéri sur ce style, on a cru le faire pâlir et le surpasser; on y a certainement réussi pour quelques effets de couleurs et de sons. Toutefois, le style de Rousseau reste encore le plus sûr et le plus ferme qu'on puisse offrir en exemple dans le champ de l'innovation moderne. Avec lui le centre de la langue ne s'est pas trop déplacé. Ses successeurs sont allés plus loin; ils n'ont pas seulement transféré le siège de l'empire à Byzance, ils l'ont souvent porté à Antioche et en pleine Asie. Chez eux l'imagination dans sa pompe absorbe et domine tout. » (Sainte-Beuve, Lundis, III, 96-97.)
« Nous courons risque d'être aujourd'hui trop peu sensibles aux pages pittoresques de Rousseau; nous sommes si gâtés par les couleurs, que nous oublions combien ces premiers paysages parurent frais et nouveaux alors, et quel événement c'était au miheu de cette société très spirituelle, très fine, mais sèche, aussi dénuée d'imagination que de sensibilité vraie, dépourvue en elle-même de cette sève qui circule et qui, à chaque saison, refleurit. C'est Rousseau qui le premier ramena et infusa cette sève végétale puissante dans l'arbre
JUGEMENTS SUR J.-J. ROUSSEAU. xv
délicat qui s'épuisait. Les lecteurs français, habitués à l'air factice d'une atmosphère de salon, ces salons urbains, comme il les appelle, s'étonnèrent, tout ravis de sentir arriver, du côté des Alpes, ces bonnes et fraîches haleines des montagnes, qui venaient raviver une littérature aussi distins^uée que desséchée.
•< Avant Rousseau, le seul La Fontaine, chez nous, avait connu et senti à ce degré la nature et ce charme de la rêverie à travers champs ; mais l'exemple tirait peu à conséquence ; on laissait aller et venir le bonhomme avec sa fable, et l'on restait dans les salons. Rousseau est le premier qui ait forcé tout ce beau monde d'en sortir, et de quitter la grande allée du parc pour la vraie promenade aux champs. » (Sainte-Beuve, Lundis, III, 89-90.)