‹ Pages choisiesChapitre 25 sur 202 · Ou du mûlnô p:is a^.scz pour · texte numérisé non relu

Ou du mûlnô p:is a^.scz pour

reiiscit^ner; car nous avons vu qu'il l'apprenail avec M. Le Maître.

-i. Vicarier. se louer comme nîusicien d'éprlise.

aurais gagné. Sa pension était de cinq éciis blancs; ce qui était peu de chose, mais beaucoup pour moi. Il me conseilla de ne me mettre d'abord qu'à la demi-pension, qui consistait pour le dîner en une bonne soupe et rien de plus, mais bien à souper le soir. J'y consentis.. Ce pauvre Perrotet me fît toutes ces avances du meilleur cœur du monde, et n'épargnait rien pour m'être utile. J'écrivis de Lausanne à mon père, qui m'envoya mon paquet et me marqua d'excellentes choses, dont j'aurais dû mieux profiter. J'ai déjà noté des moments de délire inconcevables où je n'étais plus moi-même. En voici encore un des plus marqués. Pour comprendre à quel point la tête me tournait alors, à quel point je m'étais pour ainsi dire venturisé, il ne faut que voir combien tout à la fois j'accumulai d'extravagances. IMc voilà maître à chanter sans savoir déchiffrer un air; car quand les six mois que j'avais passés avec le Maître m'auraient profité, jamais ils n'auraient pu suffire : mais outre cela j'apprenais d'un maître : c'en était assez pour apprendre mal*. Parisien de Genève, et catholique en pays protestant, je crus devoir changer mon nom ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchais toujours de mon grand modèle autant qu'il m'était possible. Il s'était appelé Venture de Villeneuve; moi je fis l'anagramme du nom de Rousseau dans celui de Yaussore, et je m'appelai Vaussore de Villeneuve. Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit; moi, sans la savoir je m'en vantai à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur. Ce n'est pas tout : ayant été présenté à ^1. de Treytorens, professeur en droit, qui aimait la musique et faisait des concerts chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant quinze jours à

1. Entendez bien la pensée de Rousseau, ingénieuse et juste dans son fond, (lue les mailrej

d'un art en enseignent rarement bien les premiers éléments. On retrouvera cette idée dans r&nîit'.

UlUGUAPllIE. -20

ce bel oiivraûre. de le mettre au net, d'en tirer les parties, et de les distribuer avec autant d'assurance que si c'eût été un chci-d"œuvre d'harmonie. Enfin, ce qu'on aura peine à croire, et qui est très vrai, pour couronner dignement cette sublime produclion, je mis à la fin un joli menuet, qui courait les rues, et que tout le monde se rappelle peut-être encore, sur ces paroles jadis si

connues :

Ouel caprice !

Ouclle injusliceî

Quoi! ta Clarisse

Trahirait tes feux ! etc.

Venture m'avait appris cet air avec la basse sur d'autres paroles, à l'aide desquelles je l'avais retenu. Je mis donc à la fin de ma composition ce menuet et sa basse, en supprimant les paroles, et je le donnai pour être de moi, tout aussi résolument que si j'avais parlé à des habitants de la lune.

On s'assemble pour exécuter ma pièce. J'explique à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties; j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je frappe avec un beau rouleau de papier sur mon pupitre magistral les cinq ou six coups du Prenez garde à vous. On fait silence. Je me mets gravement à battre la mesure; on commence.... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït un semblable charivari. Quoi qu'on eût pu penser de mon prétendu talent, l'effet fut pn'e que tout ce qu'on semblait attendre. Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux, et auraient bien voulu fermer les oreilles; mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingts J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout

1. Qiimze-vingt.sye\ii^\c de Vhù- 1 scnii l'emploie comme synonyme pilai des Quinze- Vingts. Rous- I d'infirme, ici de sourd.

r>0 LECTURES CHOISIES DE J.-J. ROUSSEAU.

planter là. Pour ma consolation, j'entendais autour do moi les assistants se dire à leur oreille, ou plutôt à la mienne, Tun : Il n'y a rien là de supportable ; un autre : Quelle musique enragée! un autre : Quel diable de sabbat! Pauvre Jean-Jacques, dans ce cruel moment tu n'espérais guère qu'un jour devant le roi de France et toute sa cour tes sons exciteraient des murmures de surprise et d'applaudissement, et que, dans toutes les loges autour de toi, les plus aimables femmes se diraient à demi-voix : Quels sons charmants! quelle musique enchanteresse M tous ces chants-là vont au cœur!

Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant; on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi, et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de dépeindre mon angoisse ni d'avouer que je la méritais bien.

Le lendemain, l'un de mes symphonistes, appelé Lutold, vint me voir, et fut assez bon homme pour ne pas me féliciter sur mon succès. Le profond sentiment de ma sottise, la honte, le regret, le désespoir de l'étc^t où j'étais réduit, l'impossibilité de tenir mon cœur fermé dans ses grandes peines, me flrent ouvrir à lui ; je lâchai la bonde à mes larmes; et, au lieu de me contenter de lui avouer mon ignorance, je lui dis tout, en lui demandant le secret, qu'il me promit, et qu'il me garda comme on peut le croire. Dès le même soir tout Lausanne sut qui j'étais; et, ce qui est remarquable, personne ne m'en fit semblant, pas même le bon Perrotet, qui pour tout cela ne se rebuta pas de me loger 'ît de me nourrir. {Confessions, I, iv.)

1 Celle (lu Devin de village. Le i façon 1res nalurelle. V. p.G3, le rùi'ap[»i-ocl.emcnt scîTre ici d'une | cil fie la première représentation

BIOGUAPIIIE. Z\

LETTRE DE ROUSSEAU A l'aGE DE VENGT ANS. 1^

(A son prre.)

La lettre suivnnfe peint Rousseau dans les détresses de sa vins^lième année. Elle est déjà remarquable par les bons sentiments ([ui y éclatent, en dépit des sottises avouées par l'auteur; elle l'est peut-être plus encore par le talent littéraire, et presque oratoire, qu'elle accuse dès lors. Cette lettre, si juste de ton, si mesurée et si pleine, d'une aisance si enchaînée et si pénétrée de sentiment, est presque extraordinaire, quand on songe à la vie que Rousseau a menée jusque-là, et aux études qu'il a faites — ou plutôt qu'il n'a pas faites.

Mon cher père,

Malgré les tristes assurances que vous m'avez données c|ue vous ne me regardiez plus pour votre fils-, j'ose encore recourir à vous comme au meilleur de tous les pères, et, quels cjue soient les justes sujets de haine que vous devez avoir contre moi, le titre de fils malheureux et repentant les efface dans votre cœur, et la douleur vive et sincère que je ressens d'avoir si mal usé de votre tendresse paternelle me remet dans les droits que le sang me donne auprès de vous : vous êtes toujours mon cher père, et, quand je ne ressentirais que le seul poids de mes fautes, je suis assez puni dès que je suis criminel; mais, hélas! il est bien encore d'autres motifs qui feraient changer votre colère en une compassion légitime, si vous en étiez pleinement instruit. Les infortunes qui m'accablent depuis longtemps n'expient que trop les fautes dont je me sens coupable; et s'il est vrai qu'elles sont énormes, la pénitence les surpasse encore. Triste sort que celui d'avoir le cœur plein d'amertume, et de n'oser même exhaler sa douleur par quelcjues soupirs ! triste sort d'être abandonné d'un père dont on aurait pu faire les délices et la consolation: mais plus triste sort de se

1. 173-2 (ou pliiscxactcmenl 1731. 1 2. Son porc l'avait ronié en apil'aprcs les derniers criliqucs). ! prenant sa fuite.

Ô2 LECTURES ClIOISIES^DE J.-J. ROUSSEAU.

voir forcé d'être à jamais ingrat et malheureux en même temps, et d'être obligé de traîner par toute la terre sa misère et ses remords! Vos yeux se chargeraient de larmes si vous connaissiez à fond ma véritable silualion; l'indignation fei-ait l)ientot place à la pitié, et vous ne pourriez vous empêcher de ressentir quelque peine des malheurs dont je me vois accablé.... Enfin, mon cher père, il faut vous l'avouer, je suis à Neuchatel, dans une misère à laquelle mon imprudence a donné lieu. Comme je n'avais d'autre talent que la musique qui pût me tirer d'affaire, je crus que je ferais bien de le mettre en usage si je le pouvais; et voyant bien que je n'en savais pas encore assez pour l'exercer dans des pays catholiques, je m'arrêtai à Lausanne, où j'ai enseigné pendant quelques mois; d'où étant venu à Neuchatel, je me vis dans peu de temps, par des gains assez considérables, joints à une conduite fort réglée, en état d'acquitter quelques dettes que j'avais à Lausanne ; mais étant sorti d'ici inconsidérément, aj)rès une longue suite d'aventures que je me réserve l'honneur de vous détailler de bouche, si vous voulez bien le permettre, je suis revenli; mais le chagrin que je puis dire sans vanité que mes écolières conçurent de mon départ a bien été payé à mon retour par les^ témoignages que j'en reçois qu'elles ne veulent plus recommencer; de façon que, privé des secours nécessaires, j'ai contracté ici quelques dettes qui m'empêchent d'en sortir avec honneur et qui m'obligent de recourir à vous.

Que fcrais-je, si vous me refusiez? de quelle confusion ne serais-je pas couvert? Faudra-t-il, après avoir si longtemps vécu sans reproche malgré les vicissitudes d'une fortune inconstante, que je déshonore aujourd'hui mon nom par une indignité? Non, mon cher i)ère, j'en suis sûr, vous ne le permettrez pas. Ne craignez pas que je vous fasse jamais une semblable prière; je puis enfin, par le moyen d'une science que je cultive incessamment, vivre sans le secours d'autrui; je sens combien il pèse d'avoir obligation aux étrangers, et je me

vois enfin on élnt. après des soucis continuels, de subsister par moi-même : je ne ramperai plus; ce métier est indigne de moi'; si j'ai refusé plusieurs fois une fortune éclatante, c'est que j'eslime mieux une obscure libiM'té (ju'un esclavage brillant : mes souhaits vont èli'c accomplis, et j'espère que je vais bientôt jouir d'un sort doux et tranquille, sans dépendre C|ue de moimême, et d'un père dont je veux toujours respecter et suivre les ordres.

Pour me voir en cet état, il ne me manque que détre hors d'ici, où je me suis témérairement engagéj j'attends ce dernier bienfait de votre main avec une entière confiance.

Honorez-moi, mon père, d'une réponse de votre main; ce sera la première lettre que j'aurai reçue de vous depuis ma sortie de Genève-. Accordez-moi le l)laisir de baiser au moins ces chers caractères; faitesmoi la grâce de vous hâter, car je suis dans une crise très pressante. Mon adresse est ici jointe. Vous devinerez aisément les rais-^ns qui m'ont fait prendre un nom supposé ; votre prudente discrétion ne vous permettra pas de rendre publique cette lettre, ni de la montrer à personne cju'à ma très chère mère^, que j'assure de mes très humbles respects, et que je supplie, les larmes aux yeux, de vouloir bien me pardonner mes fautes et de vouloir me rendre sa chère tendresse. Pour vous, mon cher père, je n'aurai jamais de repos que je n'aie mérité le retour de la vôtre, et je me flatte que ce jour viendra encore où vous vous ferez un vrai plaisir de m'avouer pour,

yion cher père,

Votre très humble et très obéissant serviteur et fils.

1. Rousseau commence à sen- 1 seau auprès de ceux de son père!

tir ce qu'il vaut. Mais la ligne 5. Non pas sa mère, mais sa

suivante est une pure vanterie. ' belle-mère, la secontle femme de

■1. (Jue sont les torts de Kous- son père.

J.-J. R. LLCT CII0'=:iE5.

- A^.Jiy-^''^

ROUSSEAU INTERPRETE D UN AnCIlIlMANDRIt

Rousseau cependant « apprenait la musique en l'enseignant», et finit j>ar subsister tantliien que mal à Neuchàtel, où il s'était lendu ai)rès récliec piteux de Lausanne. Une singulière rencontre l'en tira, et l'entraîna de nouveau à l'aventure.

Un jour, étant à Boudry*, j'entrai pour dîner dans un cabaret : j'y vis un homme à grande barbe avec un habit violet à la grecque, un bonnet fourré, Tcquipage et l'air assez noble, et qui souvent avait peine à se faire entendre, ne parlant qu'un jargon presque indéchiffrable, mais plus ressemblant à l'italien qu'à nulle autre langue. J'entendais presque tout ce qu'il disait, et j'étais le seul ; il ne pouvait s'énoncer que par signes avec l'hôte et les gens du pays. Je lui dis quelques mots en italien qu'il entendit parfaitement : il se leva, et vint m'embrasser avec transport. La liaison fut bientôt faite, et dès ce moment je lui servis de truchement. Son dîner était bon, le mien était moins que médiocre : il m'invita de prendre part au sien, je fis peu de façons. En buvant et baragouinant nous achevâmes de nous familiariser, et dès la fin du repas nous devînmes inséparables. Il me conta qu'il était prélat grec et archimandrite de Jérusalem, qu'il était chargé de faire une quête en Europe pour le rétablissement du Saint-Sépulcre. Il me montra de belles patentes- de la Czarine et de l'Empereur; il en avait de beaucoup d'autres souverains. Il était assez content de ce qu'il avait amassé jusqu'alors; mais il avait eu des peines incroyables en Allemagne, n'entendant pas un mot d'allemand, de latin ni de français, et réduit à son grec, au turc et à la langue franque^ pour toute ressource; ce qui ne lui en i)rocurait pas beaucoup dans le i>ays où il s'était enfourné*. Il me proposa de Lacconi-

1. Petite ville du canton de 1 chez les Francs du Levant. Neuchàtel. | ^. S'enfourner (populaire), se

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