MISERE ET POESIE
Épisode d'un voyage à Lyon.
C'était souffrir assurément que d'être réduit à passer la nuit dans la rue, et c'est ce c{ui m'est arrivé plusieurs fois à Lyon. J'aimais mieux employer c|uelques sous qui me restaient à payer mon pain c]ue mon gîte; [)arce cju'après tout je risquais moins de mourir de
1. Ctsl le Pjiris qu'a dessiné lîoiicliardoa dans ses Cris de Paris, et qu'a gravé Caylus en cnu.x-forles spirituelles. (Voir à i.c sujet noire Essai sur le comlc
de Cnulus, Ilachelle, in-8. 1SS9.) 2. « Et à la nature elle-même », par où l'on voit tout ce qu'il y avait de romanesque dans ''imagination de Rousseau.
sommeil que de faim. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que dans ce cruel état je n'étais ni inquiet ni triste. Je n'avais pas le moindre souci sur l'avenir, couchant à la belle étoile, et dormant étendu par terre ou sur un banc aussi tranquillement que sur un lit de roses. Je me souviens même d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là, la soirée était charmante; la rosée humectait l'herbe flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans être froid; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendoit l'eau couleur de rose; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse ; le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres; un rossignol était précisément audessus de moi : je m'endormis à son chant; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour; mes yeux, en s'ouvrant, virent l'eau, la verdure , un paysage admirable. Je me levai , me secouai : la faim me prit; je m'acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me restaient encore. J'étais de si bonne humeur, que j'allais chantant tout le long du chemin; et je me souviens même que je chantais une cantate de Balistin *, intitulée (es Dauis de T/iomery,
1. lialislin ou Jean-Baplislc 1 Florence vers la fin du xvir siù- Sluck), musicien disliiigué. né à | cle, morl à Paris vers 17io.
DHiGnAl'IllE. ^11
que je savais par cœur. Que liéni soit le bon Batistin et sa bonne cantate, qui ma valu un meilleur déjeuner que celui sur lequel je comptais, et un dîner bien meilleur encore, sur lequel je n'avais point compté du tout ! Dans mon meilleur train daller et de chanter, jentends quelqu'un derrière moi : je me retourne, je vois un antonin qui me suivait et qui paraissait m'écouter avec plaisir. Il m'accoste, me salue, me demande si je sais la musique. Je réponds, un peu, pour faire entendre beaucoup. Il continue à me questionner; je lui conte une partie de mon histoire. Il me demande si je n'ai jamais copié de la musique. Souvent, lui dis-je. Et cela était vrai: ma meilleure manière de l'apprendre était d'en copier'. Eh bien! me dit-il. venez avec moi; je pourrai vous occuper quelques jours, durant lesquels rien ne vous manquera, pourvu cjue vous consentiez à ne pas sortir de la chambre. J'acquiesçai très volontiers, et je le suivis. {Confessions, I, iv.)
ROUSSEAU s INSTRUIT SEUL.
Cependant, le moment était venu pour ce caractère fantasque de se régler, pour cet esprit curieux et mobile de se fixer. C'est entre la vingtième et la trentième année, plus ou moins, que se fit, en quelque sorte, rincubation du grand Rousseau. Celte transformation commence à partir de 1752, et se lie aux divers séjours que fit Jean-Jacques chez M"* de Warens.tant à Chambéry qu'aux Charmetles. Quelle l^art revient, dans son génie, à l'influence de la femme distinguée qui l'élcva? Voilà ce qu'on ne saura sans doute jamais. On sait mieux ce que Piousscau doit à lui-même, et rien n'est plus instructif que l'histoire de ce génie naissant, dont la présence ne s'annonce d'abord que par une soif de savoir inextinguible.
Ici commence, depuis mon arrivée à Chambéri- jusqu'à mon départ pour Paris, en 17 41, un intervalle de huit ou neuf ans, «lurant lequel j'aurai peu dévéncmenîs
1. Plus lard, il se remit au mé- 1 ans durant. Voir Rousseau à l'Erlier de copiste, el prélendit ne | iniiage. p. 70. vouloir vivre que do ccUi, quinze 2. En 17S-2.
LECTURES CIIUISIES DE J- J. KOUSSEAU.
à dire, parce que ma vie a été aussi simple que douce; et cette uniformité était précisément ce dont j'avais le plus grand besoin pour achever de former mon caractère, que des troubles continuels empêchaient de se fixer. C'est durant ce précieux intervalle c|ue mon éducation mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessé d'être à travers les orages qui m'attendaient. Ce progrès fut insensible et lent, chargé de peu d'événements mémorables ; mais il mérite cependant d'être suivi et développé.
Au commencement, je n'étais guère occupé c|ue de mon travail; la gène du bureau* ne me laissait pas songer à autre chose. Le peu de temps que j'a^ais de. libre se passait auprès de M'^" de ^Yarens ; et n'ayant pas même celui de lire, la fantaisie ne m'en prenait pas. Mais cjuand ma besogne, devenue une espèce de routine, occupa moins mon esprit, il reprit ses inquiétudes; la lecture me redevint nécessaire; et, comme si ce goût se fût toujours irrité par la difficulté de m'y livrer, il serait devenu passion comme chez mon maître^, si d'autres goûts venus à la traverse n'eussent fait diversion à celui-là.
Quoiqu'il ne fallût pas à nos opérations une aj'ilhmétique bien transcendante, il en fallait assez pour m'embarrasser quelquefois. Pour vaincre cette difficulté, j'achetai des livres d'arithmétique; et je l'appris bien, car je l'appris seuP.
Le lavis des mappes* de nos géomètres m'avait aussi rendu le goût du dessin. J'achetai des couleurs, et je me mis à faire des fleurs et des paysages. C'est dommage que je me sois trouvé peu de talent pour cet art, l'inclination y était tout entière. Au milieu de mes crayons et de mes pinceaux j'aurais passé des mois
1 . Roussca u cta i l alors employé au cadaslre. fiio<y^i ' ta ..a~'
2. Son innilre, le graveur Duoonimiiii, (loiil il est parlé plus haut (1). Ki). Rousseau raconte ([u'à l'cijoque de ce triste apprentissage, il avait dévoré toute la
bibliolhèquc d'une loueuse de livres, nommée la Tribu.
3. A relever cet axiome, qui est le point de départ de toute la pédagofrie de Rousseau.