LECTURES ENCYCLOPEDIQUES. — ROUSSEAU « SE TAXE
Suite de l'instruction de Rousseau par lui-même. (Voirie morceau : Rousseau s'instruit seul.)
J'ai dit que j'avais apporté des livres; j'en fis usage, mais d'une manière moins propre à m'instruire qu'à m'accabler. La fausse idée que j'avais des choses me persuadait que pour lire un livre avec fruit il fallait avoir toutes les connaissances qu'il supposait, bien éloigné de penser que souvent l'auteur ne les avait pas lui-môme et qu'il les puisait dans d'autres livres à mesure qu'il en avait besoin. Avec cette folle idée j'étais arrêté à chaque instant, forcé de courir incessamment d'un livre à l'autre ; et quelquefois, avant d'être
1. La guerre de Sept An?. I sim, etc.). C'est lui qui définit la
2. Rousseau a toujours loué la France « celle nation douce et France comme nation (Nouvelle bienveillante que loules haïssent, Iléloïse, II" et V° parties, pas- I et qui n'en hait aucune. »
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à la dixième paire de celui que je voulais étudier, il m'eût fallu épuiser des bibliothèques. Cependant je m'obstinai si bien à cette extravagante méthode, que j y perdis un temps infini, et faillis à me brouiller la tète au point de ne pouvoir plus ni rien voir ni rien savoir. Heureusement je m'aperçus que j'enfdais une fausse route qui m'égarait dans un labyrinthe immense, et j'en sortis avant d'y être tout à fait perdu.
Pour peu qu'on ait un vrai goût pour les sciences, la première chose qu'on sent en s'y livrant, c'est leur liaison, qui fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'éclairent mutuellement, et que l'une ne peut se passer de l'autre. Quoique l'esprit humain ne puisse suffire à toutes, et qu'il en faille toujours préférer une comme la principale, si l'on n'a quelque notion des autres, dansla sienne même on se trouve souvent dans l'obscurité. Je sentis que ce que j'avais entrepris était bon et utile en lui même, et qu'il n'y avait que la méthode à changer. Prenant d'abord V Encyclopédie, j'allais la divisant dans ses branches. Je vis qu'il fallait faire tout le contraire, les prendre chacune séparément, et les poursuivre chacune à part jusqu'au point où elles se réunissent. xVinsi je revins à la synthèse ordinaire, mais j'y revins en homme qui sait ce qu'il fait. La méditation me tenait en cela Vlv*^ lieu de connaissances, et une réflexion très naturelle /\ « aidait à me bien guider. Soit que je vécusse ou que je mourusse, je n'avais point de temps à perdre. Ne rien savoir à près de vingt-cinq ans, et vouloir tout apprendre, c'est s'engager à bien mettre le temps à profit. Ne sachant à quel point le sort ou la mort pouvait arrêter mon zèle, je voulais à tout événement acquérir des idées de toutes choses, tant pour sonder mes dispositions naturelles que pour juger par moi-même de ce qui méritait le mieux d'être cultivé.
Je trouvai dans l'exécution de ce plan un autre avantage auquel je n'avais pas pensé, celui de mettre beaucoup de temps à profit. Il faut que je ne sois pas né pour l'étude, car une longue application me fatigue à tel point qu'il m'est impossible de m'occuper une demi-
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heure de suite avec l'orce du même sujet, surtout en suivant les idées d autrui; car il m'est arrivé quelquelois de me livrer plus longtemps aux miennes, et même avec assez de succès. Quand j"ai suivi durant quelques pages un auteur qu'il faut lire avec application, mon esprit l'abandonne et se perd dans les nuages. Si je m'obstine, je m'épuise inutilement, les éblouissements me prennent, je ne vois plus rien. Mais que des sujets différents se succèdent, même sans interruption, l'un me délasse de l'autre, et, sans avoir besoin de relâche, je les suis plus aisément. Je mis à profit cette observation dans mon plan d'études, et je les entremêlai tellement, que je m'occupais tout le jour, et ne me fatiguais jamais. Il est vrai que les soins champêtres et domestiques faisaient des diversions utiles; mais dans ma ferveur croissante, je trouvai bientôt le moyen d'en ménager encore le temps pour l'étude, et de m'occuper à la fois de deux choses, sans songer que chacune en allait moins bien.
Dans tant de menus détails qui me charment et dont j'excède souvent mon lecteur, je mets pourtant une discrétion dont il ne se douterait guère si je n'avais soin de l'en avertir. Ici, par exemple, je me rappelle avec délices tous les différents essais que je fis pour distribuer mon temps de façon que j'y trouvasse à la fois aulant d'agrément et d'utilité qu'il était possible; et je puis dire que ce temps où je vivais dans la retraite et toujours malade fut celui de ma vie où je fus le moins oisif et le moins ennuyé. Deux ou trois se passèrent ainsi à tàter la pente de mon esprit, et à jouir, dans la plus belle saison de l'année et dans un lieu qu'elle rendait enchanté, du charme de la vie dont je sentais si bien le prix*, de celui d'une société aussi libre que douce, et de celui des belles connaissances que je me proposais d'acquérir, car c'était pour moi comme si je les avais déjà possédées; ou [)lutot c'était mieux encore,
1 Poursenlir la valeur de cette phrase, il faut se rappeler que Rousseau se crovait allcinl d'un
mal incurable, et que la vue de la nature était indispensable au Ira vaij de sa [)0!isée.
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puisque le [>!aisir dapprendrc entrait pour beaucoup dans mon bonheur. {Confessions, I, vi.)