DERNIERES ETUDES. — LA VIE DE RUISSEAU AUX CIIARMETTES
C'est enfin aux Charmcltcs (près de Chambéry), dans une sorte de métairie bourgeoise bien connue de tous les pèlerins de lettres, que Rousseau compléta celte éducation sans maître, exemple mémorable, et même unique, de ce ({ue peut la réflexion personnelle soutenue par la volonté. On ne saurait être trop frappé de la variété des études abordées par Rousseau, de la force de bon sens avec lequel il les relie les unes aux autres, de la vigueur avec laquelle il les pénètre après s'en être pénétré, de la lutte entreprise, poursuivie avec acharnement contre ses facultés rebelles. Dès lors on comprend pourquoi cet homme sans « éducation » écrira un livre sur l'éducation et comment il l'écrira.
Le matin, je commençais par quelque livre de philosophie, comme la Logique de Port-Royal, l'Essai de Locke. Malebranche. Leibnitz, Descartes, etc. Je m'aperçus bientôt que tous ces auteurs étaient entre eux en contradiction prescjue perpétuelle, et je formai le chimérique projet de les accorder, qui me fatigua beaucoup et me lit perdre bien du temps. Je me brouillais la tête, et je n'avançais point. Enfin, renonçant encore à cette méthode, j'en pris une infiniment meilleure, et à laquelle j'attribue tout le progrès que je puis avoir fait, malgré mon défaut de capacité; car il est certain que j'en eus toujours fort peu pour l'étude'. En lisant chaque auteur, je me fis une loi d'adopter et suivre toutes ses idées sans y mêler les miennes ni celles d'un autre, et sans jamais disputer avec lui. Je me dis : Commençons par me faire un magasin d'idées, vraies ou fausses, mais nettes, en attendant cpie ma tète en soit
i. Rousseau dil vrai. Il avait en effet plus <rinvention que de facilité. Mais il était susceptible dune application vraiment incrovoble. Aussi, s'inslruisant
allcnlion surtout sur les méthodes. II se préoccupa moins d'acquérir la science (jue d'en posséder la clef. Nul n'a réformé daA'anlai-e. en sachant rclulive-
dans l'âge adulte, porla-t-il son . ment peu.
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l'O LECTURES CHOISIES DE J-J. IlOUSSEAU.
assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir. Cette méthode n'est pas sans inconvénient, je le sais, mais elle m'a réussi dans l'objet de m'instruire. Au bout de quelques années passées à ne penser exactement que d'après autrui, sans réfléchir pour ainsi dire et presque sans raisonner, je me suis trouvé un assez grand fonds d'acquis pour me suffire à moi-même, et penser sans le secours d'autrui. Alors, quand les voyages et les affaires m'ont ôté les moyens de consulter les livres, je me suis amusé à repasser et comparer ce que j'avais lu, à peser chaque chose à la balance de la raison, et à juger quelquefois mes maîtres. Pour avoir commencé tard à mettre en exercice ma faculté judiciaire, je n'ai pas trouvé qu'elle eût perdu sa vigueur; et quand j'ai publié mes propres idées, on ne m'a pas accusé d'être un disciple servile et de jurer in verha magislri.
Je passais de là à la géométrie élémentaire; car je n'ai jamais été plus loin, m'obstinant à vouloir vaincre mon peu de mémoire à force de revenir cent et cent fois sur mes pas et de recommencer incessamment la même marche....
Après cela venait le lalin. Celait mon étude la plus pénible et dans laquelle je n'ai jamais fait de grands progrès'. Je me mis d'abord à la méthode latine de Port-Royal, mais sans fruit. Ces vers ostrogoths me faisaient mal au cœur, et ne pouvaient entrer dans mon oreille. Je me perdais dans ces foules de règles, et en apprenant la dernière j'oubliais tout ce qui avait précédé. Une étude de mots n'est pas ce qu'il faut à un homme sans mémoire; et c'était précisément pour forcer ma mémoire à prendre de la capacité que je m'obstinais à cette étude. Il fallut l'abandonner à la fin. J'entendais assez la construction pour pouvoir lire un auteur facile à l'aide d'un dictionnaire. Je suivis celte route, et je m'en trouvais bien. Je m'appliquai à la tra-
1. Il n'en élail pas moins par- 1 kynlosc) et surtout Tacite (1°' livenu à traduire Lucrèce (courts j vre des Histoires), très honorafragments), Sénèquc {Apocolo- I blâment, sinon en perfection.
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duclion, non par écrit, mais mentale, cl je m'en tins là. A force de tcm])s et d'exercice, je suis parvenu à lire assez couramment les auteurs latins, mais jamais à pouvoir ni parler ni écrire dans cette langue : ce qui ma souvent mis dans Fembarras quand je me suis trouvé, je ne sais comment, enrôlé parmi les gens de lettres. Un autre inconvénient, conséquent à cette manière d'apprendre, est que je n'ai jamais su la prosodie, encore moins les règles de la versification. Désirant pourtant de sentir l'harmonie de la langue en vers et en prose, j ai fait bien des effortspour y parvenir; mais je suis convaincu cjue sans maître cela est presque impossible. Ayant appris la composition du plus facile de tous les vers, qui est l'hexamètre, j'eus la patience de scander presque tout Virgile, et d'y marquer les pieds et la quantité; puis, quand j'étais en doute si une syllabe était longue ou brève, c'était mon Virgile que j'allais consulter. On sent que cela me faisait faire bien des fautes, à cause des altérations permises par lés règles de la versification. Mais s'il y a de l'avantage à étudier seul, il y a aussi de grands inconvénients, et surtout une peine incroyable. Je sais cela mieux que qui que ce soit.
Avant midi je quittais mes livides; et sile dînern'était pas prêt, j'allais faire visite à mes amis les pigeons, ou travailler au jardin en attendant l'heure. Quand je m'entendais appeler, j'accourais fort content et muni d'un grand appétit.
Je retournais à mes livres : mais mes occupations de l'après-midi devaient moins porter le nom de travail et d'étude que de récréation et d'amusement. Je n'ai jamais pu supporter l'application du cabinet après mon dîner, et en général toute peine me coûte durant la chaleur du jour. Je m'occupais pourtant, mais sans gêne et presque sans règle, à lire sans étudier. La chose que je suivais le plus exactement était l'histoire et la géographie ; et comme cela ne demandait point de contention d'esprit, j'y fis autant de progrès que le permettait
mon peu de mémoire. Je voulus étudier le P. Pétau, et je m'enfonçai dans les ténèbres de la chronologie : mais je me dégoûtai de la partie critique qui n'a ni fond ni rive, et je m'affectionnai par préférence à l'exacte mesure des temps et à la marche des corps célestes. J'aurais même pris du goût pour l'astronomie si j'avais eu des instruments, mais il fallut me contenter de quelques éléments pris dans des livres, et de quelques observations grossières faites avec une lunette d'approche, seulement pour connaître la situation générale du ciel : car ma vue courte ne me permet pas de distinguer, à yeux nus, assez nettement les astres. Je me rappelle à ce sujet une aventure dont le souvenir m'a souvent fait rire. J'avais acheté un planisphère céleste pour étudier les constellations. J'avais attaché ce planisphère sur un châssis; et les nuits où le ciel était serein, j'allais dans le jardin poser mon châssis sur c{uatre piquets de ma hauteur, le planisphère tourné en dessous ; et, pour l'éclairer sans que le vent soufflât ma chandelle, je la mis dans un seau à terre entre les cj[uatre piquets; puis, regardant alternativement le planisphère avec mes yeux et les astres avec ma lunette, je m'exerçais à connaître les étoiles et à discerner les constellations. Je crois avoir dit ciue le jardin était en terrasse; on voyait du chemin tout ce c|ui s'y faisait. Un soir, des paysans passant assez tard me virent dans un grotesque équipage occupé à mon opération. La lueur qui donnait sur mon planisphère, et dont ils ne voyaient pas la cause parce que la lumière était cachée à leurs yeux par les bords du seau, ces quatre piquets, ce grand papier barbouillé de figures, ce cadre, et le jeu de ma lunette, qu'ils voyaient aller et venir, donnaient à cet objet un air de grimoire c{ui les effraya. Ma parure n'était pas propre à les rassurer; un chapeau clabaud' par-dessus mon bonnet, et un pet-en-l'air ouaté, offraient à leurs yeux l'image d'un vrai sorcier; et comme il était [irès
1. A ailes rahaUues. En véne- I puis chien qui aboie sans raison rie, chien à oreilles pendantes, I et de là, claUauder.
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(\o niimiit. ils no (loufèrenl point que ce ne fût le coniniencenicnt du sabijat. Peu cui'ieux d'en voii' davantage, il^ se sauvèrent 1res alarmés, éveillèrent leurs voisins l>niir leur conter leur vision, et lliistoire courut si bien, que dès le lendemain chacun sut dans le voisinage que le sabbat se tenait chez M. Noiret '. Je ne sais ce qu'eût produit cette rumeur, si l'un des paysans, témoin de mes conjurations, n'en eût le même jour porté sa plainte à deux jésuites qui venaient nous voir, et qui, sans savoir de quoi il s'agissait, les désabusèrent par provision'-. Ils nous contèrent l'histoire; je leur en dis la cause, et nous rîmes beaucoup. Cependant il fut résolu, crainte de récidive, que j'observerais désormais sans lumière, et que j'irais consulter le planis[)hère dans la maison.
Tel était mon train de vie aux Charmettes quand je n'étais occupé d'aucuns soins champêtres; car ils avaient toujours la préférence, et dans ce qui n'excédait pas mes forces, je travaillais comme un paysan : mais il est vrai que mon extrême faiblesse ne me laissait guère alors sur cet article que le mérite de la bonne volonté. D'ailleurs je voulais faire à la fois deux ouvrages, et par cette raison je n'en faisais bien aucun. Je m'étais mis dans la tête de me donner par force de la mémoire; je m'obstinais à vouloir beaucoup apprendre par cœur. Pour cela je portais toujours avec moi quelque livre qu'avec une peine incroyable j'étudiais et repassais tout en travaillant. Je ne sais pas comment l'opiniâtreté de ces vains et continuels efforts ne m'a pas enfin rendu stupide. Il faut que j'aie appris et rappris bien vingt fois les églogues de Virgile, dont je ne sais pas un seul mot. J'ai perdu ou dépareillé des multitudes de livres par l'habitude que j'avais d'en porter partout avec moi, au colombier, au jardin, au verger, à la vigne. Occupé d'autre chose, je posais mon livre au i)ied d'un arbre