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Pour commencer, avant don savoir davantage, — Ternie du

Palais : dans les Plaideurs, Racine fait dire à Léandre lié ! par provision, mon père, cou- [chez-vousî

54 LECTUIIES CHOISIES DE J.-J. uOUSSEAU.

ou sur la haie; partout j'oubliais de le reprendre, et souvent au bout de quinze jours je le retrouvais pourri ou rongé des fourmis et des limaçons. Cette ardeur d'apprendre devint une manie qui me rendait comme hé])élé, tout occui)é que j'étais sans cesse à marmotter quelque chose entre mes dents. {Confessions, I, vi.)

[Si l'on veut bien goûter la prose de Rousseau, il faut lire ses vers. En voici quelques-uns de la longue pièce qu'il a consacrée au Verger des Charmelles, car ce sujet est un de ceux auxquels il revient le plus complaisamment. — Rousseau poète écrit en rédacteur de VAlmanachdes Muses. Aussi ne reviendrons-nous plus sur cet aspect de son talent, content d'en avoir donné un échantillon, et non un des pires :]

« Là, portant avec moi Montaigne ou La Bruyère,

Je ris tranquillement de l'humaine misère;

Ou bien, avec Socrate et le divin Platon,

Je m'exerce à marcher sur les pas de Gaton :

Soit qu'une nuit brillante, en étendant ses voiles,

Découvre à mes regards la lune et les étoiles;

Alors, suivant de loin La Ilirc et Cassini,

Je calcule, j'observe et, près de l'infini.

Sur ces mondes divers que l'éther nous recèle,

Je i)0usse, en raisonnant, Iluyghcns et Fontenelle*.... -«

Plus loin:

" Sous un ombrage frais tantôt je me délasse;

Tantôt avec Leibnilz, Malebranclie et Newton,

•le monte ma raison sur un sublime ton;

J'examine les lois des corps et des pensées;

Avec Locke je fais l'histoire des idées;

Avec Kepler, Wallis, Barrow, Raynaud, Pascal,

Je devance Archimèdc et je suis L'Iîospital-.... », etc.

{Mélanges.)

1. Il faut prendre ces renseignements à la lettre. A vingt-six ans, Rousseau était déjà assez instruit dans les sciences pour composer une Réponse à un Mémoire anonyme intitulé : Si le vionde que nous habitons est une sphère. (Cf. Mélanges, édit. Auguis.) — De même qu;ind il dit

{Verger des Charmeltcs, plus bas) qu'il abandonna Descartes et la philosophie pour étudier l'histoire naturelle.

2. Le marquis de l'IIospilal, auteur de VAnalyse des infiniment petits, et de plusieurs autres ouvrages de mathématiques, né à Paris en 1061. mort en 1704.

CIOGIlAI'lllE.

AU L.\Z\RET DE GÊNES, ^im. ^f. *^A^ '' ^

rioussonn roiilimio ;i clioichor sn ^T^io. Il osl (rnbord prcr«'|.l('iii' cho/. M. (lo M.ihly, à Lyon (ITiil), et il l'ciioiio fomplclemoiil. L'occasion se [iivscnle cnsuilc pour lui d'être scci'élaire de notre ambassadeur à Venise, M. de ÎSIontagu. Il pai't, et l'on i)cut croire un instant qu'il fournira une carriîjre dans la diplomatie. Mais il ne trouve à \'cnise que déboires et humiliations (I74">-I74i). Cet épisode de sa vie, qui finit comme un procès, avait commencé comme un roman : il n'est pas jusqu'à la quarantaine qui n'ait souri à Rousseau par son air d'aventure. Le récit en est fort piquant.

Celait le temps de la pesle de Messine. La fiotle./,,, anp:laise y avait mouillé, et visita la felouque sur la- oL^'f quelle j'étais. Cela nous assujettit en arrivant à Gênes, "^^^ après une longue et pénible traversée, à une quaran- /^^ taine de vinp^t-un jours. On donna le choix aux passagers de la faire à bord ou au lazaret, dans lequel on nous prévint que nous ne trouverions que les quatre murs, parce qu'on n'avait pas encore eu le temps de le meubler. Tous choisirent la felouque. L'insupportable chaleur, l'espace étroit, l'impossibilité d'y marcher, la vermine, me firent préférer le lazaret, à tout risque. Je fus conduit dans un grand bâtiment à deux étages absolument nu, où je ne trouvai ni fenêtre, ni table, ^ ni lit, ni chaise, pas même un escabeau pour m'asseoir, '>-*^ ni une botte de paille pour me coucher. On m'apporta mon manteau, mon sac de nuit, mes deux malles; on ferma sur moi de grosses portes à grosses serrures, et je restai là. maître de me promener à mon aise de '' chambre en chambre et d'étage en étage, trouvant partout la même solitude et la même nudité.

Tout cela ne me fit pas repentir d'avoir choisi le lazaret plutôt que la felouque; et, comme un nouveau Robinson, je me mis à m'arranger pour mes vingt-un jours comme j'aurais fait pour toute ma vie. J'eus d'abord l'amusement d'aller à la chasse aux poux que j'avais gagnés dans la felouque. Quand, à force de changer de linge et de hnrdes, je me fus enfin rendu

net, je procédai à Tameublement de la chambre que je m'étais clioisie. Je me fis un bon matelas de mes vestes et de mes chemises, des draps de plusieurs serviettes que je cousis, une couverture de ma robe de chambre, un oreiller de mon manteau roulé. Je me fis un siège d'une malle posée à plat, et une table de l'autre posée ^ de cliamji. Je tirai du papier, une écritoire; j'arrangeai en manière de bibliothèque une douzaine de livres que j'avais. Bref, je m'accommodai si bien, qu'à l'exception des rideaux et des fenêtres, j'étais presc|ue aussi commodément cà ce lazaret absolument nu qu'à mon jeu de paume de la rue Verdelet. Mes repas étaient servis avec beaucoup de pompe ; deux grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, les escortaient; l'escalier était ma salle à manger, le palier me servait de table, la marche inférieure me servait de siège, et, quand mon dîner était servi, l'on sonnait en se retirant une clochette pour m'avertir de me mettre à table. Entre mes repas, cpiand je ne lisais ni n'écrivais, ou que je ne travaillais pas à mon ameublement, j'allais me promener dans le cimetière des protestants, qui me servait de cour, ou je montais dans une lanterne c{ui donnait sur le port et d'où je pouvais voir entrer et sortir les navires. Je passai de la sorte quatorze jours, et j'y aurais passé la vingtaine entière sans m'ennuyer un moment si M. de Jonville, envoyé de France, à C{ui je fis parvenir une lettre vinaigrée, parfumée et demi-brûlée, n'eût fait abréger mon temps de huit jours : je les allai passer chez lui, et je me trouvai mieux, je l'avoue, du gîte de sa maison que de celui du lazaret. Je poursuivis agréablement ma route à travers la Lombardie. Je vis Milan, Vérone, Bresse, Padoue, et j'arrivai enfin à Venise, impatiemment attendu })ar M. l'ambassadeur. {Gonfessions, II, vu.)

CIOGRAPIIIE.

L OPERA « LTlS Ml ses GAEWTES » JOUÉ DEVANT HAMEM'.

C'est par la miisi([Lie que Rousseau devait arriver à la notoriété, avant d'arriver par les lettres à la célébrité. — Déjà eu 1741, quand il vint présenter à l'Académie des sciences — sinîîuliére idée, — son ingénieux projet de musique chiffrée, il n'avait échoué quk moitié comme inventeur; avec tes Muses Galantes, qui faillirent être représentées à TOpéra, et les Fêtes de Ramïre (opéra de Rameau qu'il remania sur les indications de Voltaire), il réussissait déjà à moitié comme compositeur : le succès, et même le triomphe, l'attendait avec le Devin du Village.

Mon opéra fait, il s'agit d'en tirer parti : c'était im autre opéra bien plus difficile. On ne vient à bout de rien à Paris quand on vit isolé. Je pensai à me faire jour par M. de la Poplinière, chez qui Gauffecourt, de retour de Genève, m'avait introduit. M. de la Poplinière* était le Mécène de Rameau- : M""" de la Poplinière était sa très humble écolière. Rameau faisait, comme on dit. la pluie et le beau temps dans cette maison. Jugeant qu'il protégerait avec plaisir l'ouvrage d'un de ses disciples, je voulus lui montrer le mien. Il refusa de le voir, disant qu'il ne pouvait lire des partitions, et que cela le fatiguait trop. La Poplinière dit là-dessus qu'on pouvait le lui faire entendre, et m'offrit de rassembler des musiciens pour en exécuter des mor-

1. La Poplinière. financier bel esprit, dont le salon, à Passy, était fréquenté par nombre d'artistes et de gens de lettres.— Capperonnier de Gauffecourt. connu surtout par son amitié pour Rousseau et ses goûts de bibliophile, né en 1691 à Paris, mort en mars

2. Rameau (1683-1764). le grand chef de la musique française. Il était dans tout l'éclat de sa réputation, et ne passait pas pour endurant. Ses deux derniers opéras, deux chefs-d'œuvre, étaient.

à cette date, Castor et PoUux, et Dardanus. Il ne s'était pas fait une moindre réputation comme tliéoricien. C'est dans ses traites d'harmonie que R^ousseau avait appris le peu qu'il savait du métier. Aussi se dit-il quelque part son « élève » Il ne le fut pas autrement, d'ailleurs, puisque, par goût et peut-être un peu par calcul, il donna tout à fait dans la musique italienne De là, la mauvaise humeur de Rameau, en lui découvrant du talent, et un talent d'un genre qu'il n'ain:ait pas.

r)S LECTURES CHOISIES DE J.-J. ROUSSEx\U.

ceaux. Je no demandais pas mieux. Rameau consentit en grommelant, et répétant sans cesse que ce devait être une belle chose que de la composition d'un homme qui n'était pas enfant de la Ijaile, et qui avait apj)ris la musique tout seul. Je me hâtai de tirer en partics cinq ou six morceaux choisis. On me donna une dizaine de symphonistes et pour chanteurs Albert, Bérard et M""' Bourbonnais. Rameau commença, dès Touverture, à faire entendre, par ses éloges outrés, c[u'elle ne pouvait être de moi. Il ne laissa passer aucun morceau sans donner des signes d'impatience; mais à un air de haute-contre, dont le chant était mâle et sonore et l'accompagnement très brillant, il ne put plus se contenir; il m'apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde, soutenant qu'une partie de ce qu'il venait d'entendre était d'un homme consommé dans l'art, et le reste d'un ignorant qui ne savait pas même la musique. Et il est vrai que mon travail, inégal et sans règle, était tantôt sublime et tantôt très plat, comme doit être celui de quiconque ne s'élève que par quelques élans de génie, et que la science ne soutient pomt. Rameau prétendit ne voir en moi qu'un petit pillard sans talent et sans goût. Les assistants, et surtout le maître de la maison, ne pensèrent pas de même. M. de Richelieu, qui, dans ce temps-là, voyait beaucoup M. et M'"" de la Poplinière, ouït parler de mon ouvrage, et voulut l'entendre en entier, avec le projet de le faire donner à la cour s'il en était content. Il fut exécuté à grand chœur et en grand orchestre, aux frais du roi, chez M. de Bonneval, intendant des menus. Francœur' dirigeait l'exécution. L'effet en fut surprenant : M. le duc ne cessait de s'écrier et d'applaudir; et à la fin d'un chœur, dans l'acte du Tasse-, il se leva, vint à moi, et me serrant la

1. François Francœur (1698- I nombre d'opéras, en société a\ec

1787), surinlendanlde la musique du roi, élail aloi's directeur de l'Opéra. — C'était un composilcur de laleiit fjiii a pi'oduit un certain

son ami Rebcl.

2. C'est-à-dire dans l'acte où la Muse est représentée inspirant le Tasse. Les Muscs gaUinlcs met-

nioonAPiiiE.

mnin : Monsieur Rousseau, nio dit il, voilà de lliarnionie qui transporte, je n'ai jamais rien entendu de jdus beau : je veux faire donner ret oiivrage à Versailles. M""" de la Pojdinière. qui élait là, ne dit pas un mot. Rameau, quoi(jne invilé. n'y avait pas \oiiIu venir. {Confessions, II, vu.)

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