LE PREMIER « DISCOURS » DE ROUSSEAU
Jean-Jacques courait toujours la carrière de musicien, déjà ' à moitié répandu dans le monde et tourmenté du génie qui s'agitait confusément en lui. C'est entre deux opéras, les Mittics Galantes et le Devin, que sa vocation littéraire lui fut brusquement révélée, en lisant un journal. Ce fut chez lui un éhlouissement, puis une révolution, — s'il faut du moins l'en croire. En tout cas, quelques mois plus tard (1750), il était célèbre à faire pâlir de jalousie Voltaire lui-même.
Cette année 1749 l'été fut d'une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver u/* plus tôt*. Les arbres de la route, toujours élagués à la'lr mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre: et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais })ar terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelques livres. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en mai'chant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante : Si\ le progrès des sciences et des arts a contribué à corromprel ou à épurer tes mœurs.
A l'instant de celte lecture je vis un autre univers, et je devins un autre homme. Quoique j'aie un souvenir
kiicnt en scène Le Tasi;e. Ovide, Anacréon, inspirés parleur muse.
Le compositeur avait traité les trois actes dans les trois genres de musique qu'il voulait exprimer. le fort, le tendre et le tr^ii.
1. Il allait voir Diderot, enfermé au donjon de Vincennes pour sa Lettre sur les nveugles à l'usage de ceux qui voient, petit pamphlet où il persiflait de puissants personnages, '■v.-^^s ^.
GO LECTURES CHOISIES DE J.-.l. ROUSSEAU.
Yif de Fimpression que j'en reçus, les détails m'en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes*. C'est une des singularités de ma mémoire qui mérite d"étre dite. Quand elle me sert, ce n'est qu'autant que je me suis reposé sur elle : sitôt que j'en confie le dépôt au papier, elle m'abandonne; et dès qu'une fois j'ai écrit une chose, je ne m'en souviens plus du tout.
Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c'est qu'arrivant à Vincennes j'étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite au crayon sous un chêne. Il m'exhorta à donner l'essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement.
Mes sentiments se montèrent, avec la plus inconcevable rapidité, au ton de mes idées. Toutes mes petites passions furent étouffées par l'enthousiasme de la vérité, de la liberté, de la vertu ; et ce qu'il y a de plus étonnant est que cette effervescence se soutint dans mon cœur, durant plus de quatre ou cinq ans, à un aussi haut degré peut-être qu'elle ait jamais été dans le cœur d'aucun autre homme.
Je travaillai ce discours d'une façon bien singulière, et que j'ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je lui consacrais les insomnies de mes nuits. Je méditais dans mon lit à yeux fermés, et je tournais et retournais mes périodes dans ma tête avec des peines incroyables ; puis quand j'étais parvenu à en être content, je les déposais dans ma mémoire jusqu'à ce que je pusse les mettre sur le papier : mais le temps de me lever et de mhabiller me faisait tout perdre; et quand je m'étais mis à mon papier il ne me venait presque plus rien de ce que j'avais composé. Je m'avisai de prendre pour secrétaire M"" Levasseur-. Je