UN RUSTIQUE CHEZ LES GENS DU BEL AIR
Cependant Rousseau était « lancé ». Pendant plusieurs années les salons se le disputèrent. Trop vaniteux pour se, dérober à cet empressement, trop sensé pour n'en i)as voir la cause, il porta dans le monde ses manières frustes d'original et sa mauvaise humeur d'Alceste rustique. De là plus diine scène plaisante, et plus d'un coup de boutoir qui, en effarouchant les dames, augmentait son succès de curiosité.
Quoi(|uc depuis quelques années j'allasse assez fréquemment à la campagne, c'était presque sans la goû-
1. Le malheur est que cet 1 de l'invention de Rousseau. Où « homme naturel » est tout entier 1 l'a-l-il vu ?
r.IOGRAPIIIE, 07
ter; et ces voyages, ioujours faits avec des gens à prétentions, toujours gâtés par la gène, ne faisaient qu'aiguiser en moi le goût des plaisirs rustiques, dont je n'entrevoyais de plus près l'image que pour mieux sentir leur privation. J'étais si ennuyé de salons, dejets d'eau, de bosquets, de luirterres, et des plus ennuyeux montreurs de tout cela ; j'étais si excédé de brochures, de clavecin, de tri', de nœuds, de sots bons mots, de fades' minauderies, de petits conteurs et de grands soupers, que quand je lorgnais du coin de l'œil un simple pauvre buisson d'épines, une haie, une grange, un pré; quand je humais, en traversant un hameau, la vapeur d'une bonne omelette au cerfeuil ; quand j'entendais de*"*^-*''*^^ loin le rustique refrain de la chanson des bisquières, je donnais au diable et le rouge et les fallbalas et l'ambre;^ ■ . et, regrettant le dîner de la ménagère et le vin du çru,^ j'aurais de bon cœur paumé la gueule à monsieur le chef et à monsieur le maître, qui me faisaient dîner à l'heure où je soupe, souper à l'heure où je dors, mais surtout à messieurs les laquais, qui dévoraient des yeux mes morceaux, et, sous peine de mourir de soif, me vendaient le vin drogué de leur maître dix fois plus cher que je n'en aurais payé de meilleur au cabaret. {Confessions, II, ix.)