LE FRANÇAIS
Je n'ai pas besoin de vous dire que toutes ses lettres sont ouvertes, qu'on retient soigneusement toutes celles dont il pourrait tirer quelques instructions et cju'on lui en fait écrire de toutes les façons par différentes mains, tant pour sonder ses dispositions par ses réponses, que pour lui supposer, dans celles qu'il rebute et qu'on garde, des correspondances dont on puisse un jour tirer parti contre lui. On a trouvé l'art de lui faire de Paris une solitude plus affreuse que les cavernes et les bois, où il ne trouve au milieu des hommes ni communication, ni consolation, ni conseil, ni lumières, ni rien de tout ce qui pourrait lui aider à se conduire, un labyrinthe immense où l'on ne lui laisse apercevoir dans les ténèbres que de fausses routes qui Fégarent de plus en plus. Nul ne l'aborde qui n'ait déjà sa leçon toute faite sur ce qu'il doit lui dire, et sur le ton qu'il doit prendre en lui parlant. On tient note de tous ceux qui demandent à le voir, et on ne le leur permet, qu'après avoir reçu à son égard les instructions que j'ai moi-même été chargé de vous donner au premier désir que vous avez marqué de le connaître. S'il entre en .- quelque lieu public, il y est regardé et traité comme ' un pestiféré : tout le monde l'entoure et le fixe, mais en sécartant de lui et sans lui parler, seulement pour lui servir de barrière; et, s'il ose parler lui-même et qu'on daigne lui répondre, c'est toujours ou pour un
mensonge ou en éludant ses questions d'un ton si rude et si méprisant qu'il perde envie d'en f^ire. Au parterre on a grand soin de le recommander à ceux c|ui l'entourent, et de placer toujours à ses côtés une garde ou un sergent qui parle fort clairement de lui sans rien dire. On l'a montré, signalé, recommandé partout aux facteurs, aux commis, aux gardes, aux mouches ^ aux savoyards, dans tous les spectacles, dans tous les cafés, aux barbiers, aux marchands, aux colporteurs, aux libraires. S'il cherchait un livre, un almanach, un roman^ il n'y en aurait plus dans tout Paris ; le seul désir manifesté de trouver une chose quelle qu'elle soit est pour lui l'infaillible moyen de la faire disparaître. A son arrivée à Paris, il cherchait douze chansonnettes italiennes qu'il y fit graver il y a une vingtaine d'années, et qui étaient de lui comme le Devin du village- : mais le recueil, les airs, les planches, tout disparut, tout fut anéanti dès l'instant, sans qu'il en ait pu recouvrer jamais un seul exemplaire. On est parvenu, à force de petites attentions multipliées, à le tenir dans cette ville immense, toujours sous les yeux de la populace qui le voit avec horreur. Veut-il passer l'eau vis-à-vis les Quatre-Nations, on ne passera point pour lui, même en payant la voiture entière^. Veut-il se faire décrotter, les décrotteurs, surtout ceux du Temple et du Palais- Royal, lui refuseront avec mépris leurs services. Entret-il aux Tuileries ou au Luxembourg, ceux qui distribuent des billets imprimés à la porte ont ordre de le passer avec la plus outrageante affectation, et même de lui en refuser net, s'il se présente pour en avoir, et tout cela, non pour l'importance de la chance, mais pour le faire remarquer, connaître et abhorrer de plus en plus. Une de leurs plus jolies inventions est le parti qu'ils ont su tirer pour leur objet de l'usage annuel de brûler en cérémonie un Suisse de paille dans la rue aux Ours.