EFFETS DE LA MELODIE SUR E AME HUMAINE
[Lettre de Saint-Preux à Julie.]
Ah! ma Julie, qu'ai-je entendu? Quels sons touchants! quelle musique! quelle source délicieuse de sentiments et de plaisirs! Ne perds pas un moment; rassemble avec soin tes opéras, tes cantates, ta musique française, fais un grand feu bien ardent, jettes-y tout ce fatras, et l'attise avec soin, afin que tant de glace puisse y brûler et donner de la chaleur au moins une fois. Fais ce sacrifice propitiatoire au dieu du goût, pour expier ton crime et le mien d'avoir profané ta voix à cette lourde psalmodie, et d'avoir pris si longtemps pour le langage du cœur un bruit qui ne fait qu'étourdir l'oreille. Dans quelle étrange erreur j'ai vécu jusqu'ici sur les productions de cet art charmant ! je sentais leur peu d'effet, et l'attribuais à sa faiblesse. Je disais : La musique n'est qu'un vain son qui peut flatter l'oreille et n'agit qu'indirectement et légèrement sur l'âme : l'impression des accords est purement mécanique et physique; qu'a-t-elle à faire au sentiment? et pourquoi devraisje espérer d'être plus vivement touché d'une belle harmonie que d'un bel accord de couleurs? Je n'apercevais pas, dans les accents de la mélodie appliqués à ceux de la langue, le lien puissant et secret des passions avec les sons; je ne voyais pas que l'imitation des tons divers dont les sentiments animent la voix parlante donne à son tour à la voix chantante le pouvoir d'agiter les cœurs, et que l'énergique tableau des mouvements de l'âme de celui qui se fait entendre est ce qui fait le vrai charme de ceux qui l'écoutent.
C'est ce qui me fit remarquer le chanteur de mylord»,
1, Mvlord Edouard, l'ami de Saint-Preux
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qui. i)OLir un musicien, ne laisse pas de parler assez bien de son art. Lharmonie, me disait-il, n'est qu'un accessoire éloigné dans la musiciue imitative ; il n'y a dans l'harmonie proprement dite aucun principe d'imitation. Elle assure, il est vrai, les intonations; elle porte témoignage de leur justesse ; et, rendant les modulations plus sensibles, elle ajoute de l'énergie à Fexpres sion, de la grâce au chant. Mais c'est de la seule mélodie que sort cette puissance invincible des accents passionnés; c'est d'elle que dérive tout le pouvoir delà musique sur l'àme. Formez les plus savantes successions d'accords sans mélange de mélodie, vous serez ennuyés au bout d'un quart d'heure. De beaux chants sans aucune harmonie sont longtemps à l'épreuve de l'ennui. Que l'accent du sentiment anime les chants les plus simples, il seront intéressants. Au contraire, une mélodie qui ne parle point chante toujours mal, et la seule harmonie n'a jamais rien su dire au cœur.
C'est en ceci, continuait-il. que consiste l'erreur des Français sur les forces de la musique. N'ayant et ne pouvant avoir une mélodie à eux dans une langue qui n'a point d'accent, et sur une poésie maniérée qui ne connut jamais la nature, ils n'imaginent d'effets que ceux de l'harmonie et des éclats de voix, qui ne ren dent pas les sons plus mélodieux, mais plus bruyants; et ils sont si malheureux dans leurs prétentions, que cette harmonie même qu'ils cherchent leur échappe; à force de vouloir charger, ils n'y mettent plus de choix, ils ne connaissent plus les choses d'effet, ils ne font plus que du remplissage; ils se gâtent l'oreille, et ne sont plus sensibles qu'au bruit ; en sorte que la plus belle voix pour eux n'est que celle qui chante le plus fort. Aussi, faute d'un genre propre, n'ont-ils jamais fait que suivre pesamment et de loin nos modèles; et depuis leur célèbre Lulli. ou plutôt le nôtre, qui ne fit qu'imiter les opéras dont l'Italie était déjà pleine de son temps, on les a toujours vus, l'espace de trente ou quarante ans, copier, gâter nos vieux auteurs, et faire à peu près de notre musique comme les autres peuples
font de leurs modes. Quand ils se vantent de leurs chansons, c'est leur propre condamnation qu'ils prononcent; s'ils savaient chanter des sentiments, ils ne chanteraient pas de l'esprit : mais parce que leur musique n'exprime rien, elle est plus propre aux chansons qu'aux opéras; et parce que la nôtre est toute passionnée, elle est plus propre aux opéras qu'aux chansons.
Ensuite, m'ayant récité sans chant quelques scènes italiennes, il me fît sentir les rapports de la musique à la parole dans le récitatif, de la musique au sentiment dans les airs, et partout l'énergie que la mesure exacte et le choix des accords ajoutent à l'expression. Enfin, après avoir joint à la connaissance que j'ai de la langue la meilleure idée qu'il me fut possible de l'accent oratoire et pathétique, c'est-à-dire de l'art de parler à l'oreille et au cœur dans une langue sans articuler des mots, je me mis à écouter cette musique enchanteresse, et je sentis bientôt, aux émotions qu'elle me causait, que cet art avait un pouvoir supérieur à celui que j'avais imaginé. Je ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnait insensiblement. Ce n'était plus une vaine suite de sons comme dans nos récits. A chaque phrase quelque image entrait dans mon cerveau ou quelque sentiment dans mon cœur; le plaisir ne s'arrêtait point à l'oreille, il pénétrait jusqu'à l'àme; l'exécution coulait sans effort avec une facilité charmante; tous les con certants semblaient animés du même esprit; le chanteur maître de sa voix en tirait sans gêne tout ce que le chant et les paroles demandaient de lui ; et je trouvai surtout un grand soulagement à ne sentir ni ces lourdes cadences, ni ces pénibles efforts de voix, ni cette contrainte que donne chez nous au musicien le perpétuel combat du chant et de la mesure, qui, ne pouvant jamais s'accorder, ne lassent guère moins l'auditeur que l'exécutant.
Mais quand, après une suite d'airs agréables, on vint à ces grands morceaux d'expression qui savent exciter et peindre le désordre des passions violentes, je per-
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dais à chaque instant l'idée de musique, de chant, d'imitation; je croyais voir des mères éplorées, des amants trahis, des tyrans; et, dans les ap^itations que j'étais forcé d'éprouver, j'avais peine à rester en place Je connus alors pourquoi cette musique qui m'avait autrefois ennuyé méchauffait maintenant jusqu'au transport ; c'est que j'avais commencé de la concevoir, et que sitôt qu'elle pouvait agir elle agissait avec toute sa force. Non Julie, on ne supporte point à demi de pareilles impressions : elles sont excessives ou nulles, jamais faibles ou médiocres: il faut rester insensible, ou se laisser émouvoir outre mesure; ou c'est le vain bruit d'une langue qu'on n'entend point, ou c'est une impétuosité de sentiment qui vous entraîne, et à laquelle il est impossible à l'âme de résistera {Nouvelle Héloïse, I, XL VI II.)
1. Rapprocher de ce passage. | très belles pages dans les Letsur le pouvoir expressif de la très d'im voyageur, de George musique et sur ses effets, de I Sand.
J. J. R. LECT. CnOI?IES.
NOTICE
Pour médire autant qu'il l'a fait de la société et des mœurs, il fallait que Rousseau les eût observées de bien près, et qu'il en eût discerné les défauts. Ainsi se trouvent éparses dans lœuvre de ce réformateur un certani nombre de pages qui sont surtout d'un observateur et d'un peintre. Nous avons cru essentiel de les réunir pour que l'on y pût saisir sur le vif l'impression j)remière de Rousseau. Non qu'il faille prendre celui-ci pour un La Bruyère ou un Montesquieu : s'il peint les mœurs de son temps, ce n'est cjue par occasion, souvent par nécessité. On sent cju'il est plus préoccupé d'en faire toucher du doigt les défauts que d'en composer un tableau, et l'observateur est surtout un critique souvent morose. D'ailleurs, les qualités comme les défauts de Rousseau eussent fait de lui un peintre médiocre de la réalité. Il ne peut la voir sans que sa sensibilité s'émeuve : de là des traits faux ou exagérés. On pourra en relever plusieurs de ce genre dans les pages qui suivent. Mais on remarquera aussi qu'il déploie, pour tracer certains portraits, des ressources de grâce et de délicatesse assez inattendues; et l'on se rappellera, toutes les fois qu'il fait le procès aux mœurs et à la société française, qu'il a en tête un idéal de société simple, patriarcale, vertueuse, dont la Suisse, surtout celle d'autrefois, lui offre une sorte de modèle : de là une opposition perpétuelle entre ce que la société pourrait être et ce qu'elle est; de là ce rêve
d'une « Arcadie » qui est la première et la plus essentielle conception de Rousseau, et d'où sortiront toutes ses idées originales, celles qui sont justes, et celles qui auraient pu Tètre.