FÉMININE
II ne suffit pas, selon Ruskin, que la Femme idéale garde son foyer calme et heureux. Il faut que ses sympathies s'étendent aux autres femmes moins heureuses, qui n'ont pas ce qu'elle possède et qui aspirent à un peu de joie. Ces vies infimes et résignées doivent être les Jardins de ces Reines, et cette pensée lui inspire les pages suivantes, qu'on pourrait appeler un hymne à la charité.
AYEZ-VOUS jamais considéré quel sens profond se cache, ou au moins peut être trouvé si nous le voulons, dans notre coutume de jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux? Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que, toujours, le bonheur tombera ainsi, en pluie, à leurs pieds ? Que partout où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le sol rude s'adoucira pour eux sous l'épaisseur des roses? Dans la mesure oii ils le croiront, ils auront à marcher sur des herbes amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera celle de la neige. Mais ce n'est pas cela qu'on se proposait de
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leur faire entendre; dans cette vieille coutume il y a une signification meilleure. Il est vrai que le sentier suivi par une femme bonne est jonché de fleurs; mais elles poussent derrière ses pas et non devant « Ses pieds ont touché les prairies et les marguerites en sont restées roses » (1).
Vous pensez que c'est, là, une fantaisie d'amoureux, — fausse et vaine ! Et si c'était vrai? Peut-être pensez-vous que ceci est aussi une fantaisie de poète :
Même la légère campanule a relevé sa tête Rebondissante sous ses pas aériens....
Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit rien là où elle passe. Il faut qu'elle ranime. Les campanules doivent non s'affaisser quand elle passe, mais fleurir.
Pensez-vous que je me jette en de folles hyperboles ? Pardon ; pas le moins du monde ! — je veux bien dire ce que je dis en un anglais tranquille,résolument et sincèrement .Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus que de la haute fantaisie même dans cet adage, mais prenons-le pour tel) que les fleurs ne fleurissent bien que dans les jardins de celui qui les aime. Je
(l) Tennyson,« Maud».