LA PASSION © DE LA NATURE
La vocation de presque tous les grands artistes •*est dclcrnainéc à la vue de quelque beau spectacle de la Nature : un orage, une calme journée d'automne, une nouvelle floraison de printemps. C'est ainsi que la vocation de Ruskin s*est décidée. On trouvera, dans les pages qui suivent, l'analyse de ce qu'éprouve un jeune tempérament d'artiste, encore neuf et réceptif des moindres impressions des sens, encore avivées par les privations dont souffre naturellement un Anglais qui habite Londres, — privations do lumière, d'air pur et d'horizons de montagnes. Ce n'est point, ici, l'histoire d'une seule âme : c'est l'histoire de toutes les âmes capables des mêmes souffrances et des mêmes joies.
J'ai eu un plaisir — aussi jeune que je puisse me rappeler et qui a continué jusqu'à mes dix-huit ou vingt ans^ — infiniment plus qu'aucun que j'ai pu trouver en quoi que ce soit, un plaisir comparable, pour l'intensité seulement, à la joie d'un amant qui se trouve auprès d'une noble et tendre maîtresse, mais non plus explicable, ni plus définissable que le
sentiment de l'amour lui-même
Je ne pensais jamais à la Nature comme à une œuvre de Dieu, mais comme à
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un fait sépare de son existence séparée
Ce sentiment était, selon sa force, inconciliable avec tout mauvais sentiment, tout dépit, toute colère, toute convoitise, tout mécontentement et toute autre passion haineuse, mais il s'associait profondément avec toute tristesse, toute joie et affection justes et nobles
Quoiqu'aucun sentiment expressément religieux ne fût mélangé avec celui-là, il y avait une perception continuelle de sainteté dans l'ensemble de la Nature, — depuis la plus petite chose jusqu'à la plus vaste, — une terreur sacrée, instinctive, mêlée de plaisir, — un indéfinissable tressaillement tel que nous l'imaginons quelquefois pour indiquer la présence d'un esprit dépouillé de sa chair. Je ne pouvais éprouver cela parfaitement que lorsque j'étais seul, — et alors cela me faisait souvent frissonner des pieds à la tête avec la joie et la crainte de ce sentiment, lorsqu'après avoir été un certain temps loin des montagnes, je venais à la berge d'un torrent oii l'eau brune tourbillonnait parmi les cailloux, ou quand je voyais la première ondulation d'un lointain contre le soleil couchant, ou le premier mur bas, brisé, moussu de la montagne. — Je ne peux pas le moins du monde décrire ce sentiment. Si nous