VARRIVÊE A VENISE EN GONDOLE
pour Toeil de saisir iinmi^diatement combien peu était profonde cette vaste nappe d'eau qui (^talait sur une longueur de plusieurs lieues, vers le nord et vers le sud, sa murmurante splendeur, ni de démêler Tétroite ligne d'îlots qui la hordaità Test. La brise salée, les gémissements des blancs oiseaux de mer, les masses de noii^s herbages se séparant et disparaissant graduellement en foules d'écheveaux qui se {Soulevaient sous Tenvahissement régulier de la marée, — tout proclamait que c'était bien la surface de TOcéan où la grande cité reposait avec tant de calme. Non pas cet Océan bleu, doux, semblable à un lac, qui baigne les promontoires napolitains ou qui sommeille sous les rochers marmoréens de Gênes, mais une mer qui a l'âpre vigueur de nos vagues du nord, bien qu'apaisée jusqu'à un étrange et vaste repos et qui échange sa lividité courroucée contre l'aspect d'un champ d'or bruni, quand le soleil vient à décliner derrière la tour du beffroi de l'église isolée dans l'île si bien nommée Saint-Georges des Algues marines.
Comme le bateau s'approchait de la ville, la côte que le voyageur venait de quitter s'abaissait derrière lui en une ligne longue, plate, interrompue^à des intervalles irréguliers,
30 PAGES CHOISIES DE RUS Kl N
de saules et de broussailles ; mais à l'endroit qui paraissait être son extrémité nord, les collines d' Arqua montaient comme un sombre entassement de pyramides empourprées dont les eaux de la lagune balançaient, en les reflétant, le brillant mirage. Deux ou trois ondulations de moindres collines s'étendaient à leur pied et au delà, commençant avec les pics escarpés qui dominent Vicence ; la chaîne des Alpes fermait au nord tout l'horizon par une muraille dentelée et bleuâtre, laissant voir, ça et là, par ses interstices, un désert de précipices pleins de vapeurs, ets'évanouissant bien loin derrière, dans l'enfoncement de Gadore. A Test, on voyait la chaîne se relever et, lorsque le soleil frappait droit contre ses neiges, se briser en puissants éclats de lumière, pointus, plantés derrière la barre des nuages du soir, l'un après l'autre, innombrables, — couronnes de l'Adriatique, — jusqu'à ce que l'œil, abandonnant leur poursuite, revînt se reposer, plus près, sur les campaniles embrasés de Murano, et sur la grande cité qui grandissait le long des vagues à mesure que la faisait de plus en plus proche la marche rapide et silencieuse de la gondole.
Et enfin, lorsque, les murailles atteintes, le
VAnmVÉE A VENISE EN GONDOLE 81
voyageur peneliail clariH les plus oxcenlri(|ues de ces ruc^s (|u'aucun pied liuiuain n*a foulées, non pas en passant entre les deux lours d'une haute porte, ou devant le corps de garde d'un rempart, mais comme s'il suivait quelque profond bras de mer entre deux rochers de corail dans la mer des Indes; lorsque, pour la première fois, s'ouvraient à sa vue les longues files de palais à colonnes, chacun avec sa barque noire amarrée à son portail, et son image renversée à ses pieds, sur ce vert pavement qui se brise et se morcelle, à chaque souffle d'air, en riches mosaïques selon des fantaisies toujours changeantes ; lorsque, pour la première fois, à l'extrémité de cette éblouissante perspective, le Rialto, plongé dans l'ombre, projetait lentement sa courbe colossale partant du pied du palais des Camerlingues : cette courbe étrange à la fois si délicate, et si ferme, solide comme une caverne de montagne, gracieuse comme un arc qu'on vient de tendre ; lorsque, avant que sa silhouette en demi-lune se fût complètement levée sur l'horizon, le cri du gondolier « Ah ! Stali ! » frappait, pour la première fois, l'oreille du voyageur, et que la proue de sa gondole passait entre les puissantes corniches qui se rejoignent presque sur
32 PAGES CHOISIES DE RU S Kl N
Tc^troit canal, où la suivait le remous de l'eau frappant bruyamment le marbre sur chaque bord ; et lorsqu'enfin sa barque s'élançait sur rétendue largement ouverte de la mer argentée à travers quoi la façade du Palais Ducal, toute rosée de veines sanguines, regarde le dôme blanc de la Madonna délia Salute, rien d'étonnant que l'imagination de ce voyageur fût si profondément saisie par le charme illusoire d'un décor si beau et si étrange qu'il en oubliât les plus sombres vérités de son histoire et de son existence. Il se laissait aisément aller à croire qu'une telle ville avait dû sa création plutôt à la baguette d'un enchanteur qu'à des fugitifs effrayés ; que les eaux qui l'entouraient avaient été choisies plutôt pour servir de miroir à sa majesté que pour abriter son dénuement, et que tout ce qui, dans la nature, est féroce et sans pitié : le temps et la décrépitude, aussi bien que les vagues et la tempête, avaient été conquis à sa cause pour l'orner au lieu de la détruire et pour épargner encore dans les siècles à venir cette beauté qui semble avoir arrêté, pour y établir son trône, en même temps que les sables de la mer, celui du sabher 1
iJLes Pierres de Venise.)